5. Le château de cartes








- « T'as avancé un peu ? »

Arthur sursaute sur son siège, assourdi par les ventilateurs qui tournent autour de lui afin de rendre l'atmosphère de la pièce supportable.


- « Putain tu m'as fait peur...

- « Tu as avancé ?
- « Bien sûr. Regarde. »

L'ingénieur double clique sur une icône et la photo de Silvia apparaît en grand.


- « C'est trop ressemblant. Faut que tu changes ça.

Arthur cligne des yeux.


- « Comment ça, c'est trop ressemblant ? C'est pas le but ? C'est une bonne occasion...

- « Non. Commence par les yeux. Change la couleur des yeux.
- « Bon je comprends rien mais ok... Plus clair ? Plus foncé ?
- « Plus foncé. Change le nez aussi. Et les joues.
- « Oui alors je peux en faire une esquimau si tu veux mais je suis pas sûr que ça te rende service. Il faut qu'elle ressemble un peu à la gamine quand même.
- « C'est ton boulot. Sourcils, nez, yeux, tu fais tout ça.
- « Tu m'écoutes ou pas ? J'ai un doute là.
- « Et toi ? Fais ce qu'il faut. Allez. »

Arthur ronchonne mais s'exécute. Il change tout, mais millimètre par millimètre. Il a une réputation à tenir, n'en déplaise à ce relou de Dan.

Au bout de quelques minutes, il fait un petit bond et rouspète :

- « Mais pourquoi tu veux modifier son apparence comme ça ? Tu ne veux pas la retrouver ? »



- « Occupe-toi de ce qui te regarde.
- « Ouais ok. Sérieux vous êtes graves tous les deux. »

Quelques minutes passent encore et le résultat prend forme sous les yeux de Daniel.


- « Ça te va ?... Hey ça te va ? »

Rien à faire, il retrouve sa petite sœur dans cette photo. Mais il doit aussi faire confiance à son pirate : modifier davantage éveillerait les soupçons.


Il espère si fort que ça ne mènera pas à elle. Les dernières paroles de son père résonnent alors à ses oreilles :


Cache-la dans l'ordinaire.


Oaz'Corp n'avait pas cherché si près de la gueule du loup à l'époque. Que faire maintenant qu'ils savaient qu'elle était susceptible de l'être ? L'envoyer loin ? La séquestrer ? Que pouvait-il faire pour la protéger ?

Son questionnement s'arrête tout à coup avant de l'orienter vers d'autres interrogations : a-t-elle vraiment besoin de lui ? Qui a besoin de lui, au final ? Certainement pas Julie, Silvia a bien survécu toute seule toutes ces années, Nadia a son fiancé et les Calcuta... Et lui ? Qui a-t-il ? 2 sœurs qui le détestent, une famille fictive, pas d'ami... Qu'est-il en train de faire ? Pour quoi se bat-il ? Pour qui ?

- « ...lloooo ! Hey ! Tu m'entends ? C'est bon ou pas ?

- « Oui c'est bon.
- « Ah.T'avais plus trop l'air là c'était flippant. On dirait un mort-vivant des fois j'te jure. »

Les yeux fixés sur l'image, il ne répond pas, frappé par l'analogie.

























***




- « Et voilà c'est fini... »

- « Il est vraiment mignon... Comment a-t-on pu l'abandonner... ? Il a fait des dégâts chez vous ?
- « C'est peut-être un peu tôt pour le dire mais il est plutôt sage quand il passe.
« C'est vraiment cruel... Ce bichon a doublé son espérance de vie pour se retrouver à la rue avec des brutes... Mais tu t'es bien défendu on dirait, hein ? Et puis tu as su te trouver un nouveau foyer, t'es un petit malin, toi... Ou plutôt un vieux singe... »

Sur ces mots, la vétérinaire lève un regard appuyé vers Julie qui comprend avec affliction que Téo ne profitera pas bien longtemps de l'animal et que décidément, rien ne sera épargné à cet enfant... Cette mauvaise nouvelle devra faire la queue...

- « Eh ben voilà mon chéri, on se revoit l'année prochaine ? D'ici là je compte sur toi pour demander des tonnes de câlins à ton nouveau copain qui a l'air tout à fait compétent pour te bisouter. Je les reconnais ceux-là. Pas vrai Téo ? Je ne lui raconte pas de mensonges ? »

- « Nan !! Je lui fais tout le temps des câlins. Et les bisous c'est rigolo il me fait des chatouilles avec ses moustaches.
- « Parfait. Tout est parfait. Allez mon grand, viens prendre ton copain. »

- « Tu lui as trouvé un nom ? J'en ai besoin pour son carnet de santé.
- « Alors moi je voulais l'appeler Moustache mais il répondait pas et...
- « C'est normal il lui faut du temps pour s'habituer...
- « Oui mais à un moment Maman l'a appelé « Rog » - NDLA [Rogue] - et il a miaulé. Enfin... je sais pas comment on dit. Il couine et rigole en même temps c'est rigolo.
- « Rog ?
- « Oui elle a dit que ça lui était venu comme ça...

- « ... Ah tiens... Bon eh bien va pour Rog alors, ça a l'air de lui convenir ! Vous pouvez aller dans la salle d'attente pendant que je fais les papiers ? Vous y trouverez des croquettes adaptées et quelques petits jouets.»


Arrivée devant le distributeur automatique, Julie est prise d'une angoisse aussi soudaine qu'inattendue. Elle s'y est préparée, pourtant. Depuis le tout début. Alors pourquoi l'idée de parler à Téo de ses origines lui vrille les tripes ainsi ? Toutes ces années elle avait prié ardemment pour le retour de Silvia. Or, maintenant que son souhait est exhaussé, elle se rend compte qu'elle aimerait que tout redevienne comme avant.

Une exclamation du jeune garçon la fait sursauter : 

- « Mais arrêteeeeuh tu me chatouilles ! … Mais... ! »


- « Tu vas voir on va bien s'occuper de toi. Dis Maman on pourra lui faire prendre un bain ?»

Elle prend une brève inspiration et remet les traits de son visage en ordre avant de répondre : 

- « Je ne suis pas sûre qu'il aime ça...
- « Mais si je l'ai vu jouer dans la petite piscine !
- « Il ne jouait pas il chassait. Et puis il fait très bien sa toilette tout seul.
- « Roooo... Hi hi ça chatouille ! »





***













Corey fait les cent pas dans son appartement depuis ce matin. Il a vu leur photo se propager comme une traînée de poudre, ses fans se transformer en détectives et assiéger ses différents comptes sur les réseaux sociaux dans l'espoir d'obtenir des réponses à leurs questions : qu'aimait-elle ? Avait-elle de la famille ? Le nom d'un ex ? Des hobbies ? Un magasin de vêtements préféré ? Un parfum ? Un plat préféré ? Autant de questions qui l'angoissaient - quand elles ne le rendaient pas dubitatif. Néanmoins, cela lui avait donné l'idée de contacter leurs anciens amis dont il avait encore le numéro afin de leur demander de ne donner aucune information personnelle concernant Silvia. Tous avaient accepté, mais il n'était pas dupe... S'il y avait un intérêt suffisant à leurs yeux, il prévaudrait sur cette promesse.

Ses entrailles se tordent ou l'oppressent tour à tour, parfois les deux en même temps. Il en est persuadé aujourd'hui, il déteste sa condition de célébrité. Il hait ne pas avoir le contrôle sur sa vie, lui qui a si durement lutté pour la mener comme il l'entendait. Sur 25 ans, il se rend compte qu'il ne se sera appartenu que 8 ans. De son premier acte d'émancipation en se déclarant à Silvia à sa première composition rendue publique. Depuis qu'il est célèbre, il aura obtenu l'attention du monde entier, sauf de la seule personne qui compte. Et le jour, le seul jour où cette renommée peut lui servir à l'atteindre, c'est aussi le seul jour qui l'éloigne davantage.
Corey ne sait pas grand chose sur l'histoire de Silvia, de sa famille. Tout ce qu'il sait, c'est ce qu'il a vécu avec elle depuis qu'il l'a rencontrée. De tout ce qui est antérieur à cette période, il ne connaît que l'intense détresse qu'elle laissait transparaître alors qu'elle baissait la garde quand ils n'étaient que tous les deux. Si Corey avait bien compris quelque chose, bien qu'il n'eut été qu'un enfant, c'était que Silvia et son frère se faisaient discrets. Il avait mis cela sur le compte des activités nocturnes de Daniel qui avaient l'air d'être tout, sauf légales. Mais là, tout à coup, il se rend compte que c'était peut-être en relation avec Silvia. C'est quasiment sûr, même. Car cela expliquerait pourquoi elle refusait toujours d'être prise en photo, ou encore pourquoi elle ne se mélangeait pas aux adultes. Les seules fois où elle était venue chez lui, c'était quand ses parents étaient sortis. Sinon ils se voyaient dehors. Si bien que ses parents avaient longtemps cru qu'elle était son ami imaginaire...
Quel idiot il était. Quel abruti. Et pourquoi avait-il fallu que cette photo réapparaisse à ce moment là ? Il ne devait être question que de son prénom. Juste un prénom. Il en voulait terriblement à Kay et Mara de penser qu'ils pouvaient rire de tout. Et en même temps, il était parfaitement conscient qu'ils ne pouvaient pas deviner les enjeux d'une telle exposition pour Silvia. Il n'aurait jamais du parler d'elle à la télévision. Il n'aurait jamais du les écouter, tous. Il avait tout bonnement vendu leur histoire... Il n'était qu'un putain d'abru...

Un bruit derrière lui l'interrompt dans ses pensées et le saisit : il est sensé être seul.


Rassuré au premier abord devant le visage familier il demande, perplexe : 


- « Mais qu'est-ce-que tu fais là ?

- « Bah je t'avais dit que je passerais !
- « Mais non.
- « Ah bon ? Ah bon. Et beh je suis là.
- « Mais t'es arrivé quand ?
- « Dans la nuit.
- « Et t'as dormi tout ce temps dans le salon ?
- « Oui alors c'est un exploit d'ailleurs. Il est horrible ton canap'.
- « Il est presque 17h ça a du aller...
- « Ah ouais ? Ouais mais si on dort pas bien on dort plus. »

- « Je peux savoir ce que tu fais ?
- « Beh je déjeune. J'ai faim.
- « … Comment t'es entré ?
- « Avec les clés.
- « Mais quelles... »

Corey lève les yeux au ciel :

- « Maraaaaaa...
- « Bah elle au moins elle a eu pitié de moi !
- « Pourquoi ?
- « Beh pour ma piaule. Y'a un dégât des eaux.
- « Mais quelle générosité ! Elle t'aide en te donnant les clés de MON appart !
- « Bah elle peut pas me garder chez elle puisque je risque de lui piquer ses copines.
- « Ouais c'est ça. C'est surtout que tu vas les faire fuir.
- « Peu importe. Ici au moins il n'y a pas de risque. »

Kay ferme la porte du frigo et lui adresse un petit haussement de sourcils, tout fier qu'il est de sa vanne. Il prend place à table et commence à manger tandis que Corey s'assoit en face de lui avec précipitation : 

- « Nan mais tu peux pas rester.
- « Bah pourquoi ?
- « C'est trop petit ici.
- « HA !!! Enfin tu le reconnais ! Sérieux mec tu gagnes des millions et regarde où tu vis. Un meublé sérieux... T'abuses ! Regarde où j'dois dormir ! Pendant que j'suis là on va chercher un autre appart.
- « Euh... "On" ?
- « Oui. Avec une chambre pour moi et un lit que je choisirai.
- « Mai...
- « Nan mais panique pas ce sera occasionnel ! J'ai besoin de mon intimité. »

Interloqué, il cherche ses mots quand son portable se met à vibrer : 


- « C'est qui ?
- « Je ne connais pas le numéro. Un journaliste sûrement. Ils me harcèlent depuis cette nuit. J'en ai marre de devoir changer de numéro tous les 4 matins.
- « Ouais c'est chiant j'suis sans arrêt obligé de demander à Mara quand je veux t'appeler.
- « Pose-toi les bonnes questions.
- « Oh t'es méchant aujourd'hui ! Y'a un truc qui va pas ? Tu peux me dire tu sais.
- « Mais ce sont tes manières Kay... Tu peux pas débarquer chez les gens comme ça, t'inviter pour des semaines...
- « Ouais je sais... Mais j'peux pas aller ailleurs. »

Kay baisse les yeux.

- « T'es le seul mec clean de mon entourage. »









La gorge de Corey se serre. Il n'est pas le seul à se traîner des casseroles.

- « Et si je vais à l’hôtel... Trop de risques. La chambre d'hôtel, c'est vraiment particulier. Mais en vrai c'est la lutte partout. Sauf quand je suis avec vous.
- « Mara elle fume pourtant...
- « Ouais mais pas quand j'suis là. Quand j'suis là elle touche à rien. »

Corey baisse les yeux à son tour et sourit pour lui-même.

Mara...

- « Ok Kay. Tu peux rester le temps que ton appart soit remis en état. Je vais voir avec Venessa, je crois qu'il y a un appart de libre. Tu pourras peut-être quitter ton taudis comme ça.
- « … Ok merci. »

Un ange passe, et Kay remarque que son ami change d'expression :

- « Et toi ça va ? »





Corey hoche mollement la tête et hausse les épaules en guise de réponse.


- « Elle a pas donné de nouvelles hein...
- « …
- « Ça fait pas très longtemps. Elle hésite aussi peut-être un peu... Faut lui laisser le temps...
- « Ce n'est pas ça... Ça a dégénéré mon histoire...
- « Ton histoire ? »









- « Ouais... Tu sais, j'ai peur qu'elle m'en veuille... de l'avoir exposée comme ça... Et puis maintenant y'a une photo d'elle vieillie qui circule...
- « Ouais elle lui ressemble pas du tout d'ailleurs...
- « Heureusement... je te jure... » 

- « Chaque jour qui passe empire le phénomène. Mon message, c'était pour lui faire un signe. Pas pour lancer une chasse à l'homme... Elle doit m'en vouloir à mort...
- « Eh ben t'as qu'à dire qu'elle t'a répondu.
- « …
- « Les autres arrêteront de chercher et elle, elle saura que c'est pas vrai forcément donc elle verra que tu fais ça pour la protéger. »

Corey cligne des yeux et son visage s'éclaire :






 - « C'est une super idée Kay. Merci.
- « Par contre écris un message. Tu sais pas mentir ça se verra tout de suite à ta tête.
- « Je déteste la notoriété. »











 - « Hey mec sans ça t'aurais pas niqué depuis Silvia alors crache pas dans la soupe.

- « Tu restes combien de temps déjà ? »









***





Daniel revient de sa course quotidienne trempé de sueur, comme à son habitude. Le mois de septembre a beau être là, la chaleur dans cette partie du monde est écrasante alors même que la soirée est bien avancée.
Lorsqu'il arrive sur la terrasse pour prévenir qu'il est rentré, il trouve Juliana en train de faire ses devoirs aidée par sa mère et Téo en train de jouer avec Rog. Il s'avance vers les deux filles et s'assoit à leur table avant de demander : 

- « Tout va bien ? »

Julie hoche la tête mais maintient son regard quelques secondes afin de capter son attention. Elle a quelque chose à lui dire. Il lui signifie qu'il a saisi le message et part se doucher après avoir échangé quelques formules de politesse avec l'adolescente et avoir été averti par Julie que son repas l'attend dans la cuisine.




***






Pendant que Daniel prend sa douche, Juliana va finir tranquillement sa soirée dans sa chambre sur son téléphone et Téo se fait border :

- « Dis Maman, tu as parlé à Papa...? Pour la photo ? »

Julie serre les paupières quelques secondes et regrette qu'il n'ait pas oublié. 

- « Je lui en parle tout à l'heure. Aujourd'hui je n'ai pas eu le temps.
- « D'accord. Tu me diras demain ?
- « Oui.
- « Demain matin ?
- « … Je ne sais pas chéri, on verra.
- « Demain après-midi ? Tu vas pas oublier, hein ?
- « Non Téo, je ne vais pas oublier. Allez, bonne nuit mon cœur. »


Julie redescend et trouve Daniel en train de manger, l'air pensif, ailleurs ; peut-être éteint aussi. Il a couru plus longtemps que d'habitude, signe qu'il est tracassé. Ce qui n'est pas surprenant avec le retour de sa sœur et les circonstances qui l'accompagnent. Elle le sait fatigué par la vie qu'ils mènent, cette fausse vie avec laquelle elle s’accommode plutôt bien. Daniel, lui, n'y trouve pas son compte. Il se sent prisonnier, contraint chaque jour qui passe par la tâche qui lui a été imposée 17 ans auparavant. Elle sait aussi qu'en l'obligeant à commettre des atrocités au nom de la cause qu'il sert, cette tâche l'a brisé. Il n'est pas comme elle, un soldat capable de franchir sans vergogne des lignes pour l'accomplissement d'un objectif supérieur. 

Quand il était venu la trouver pour lui rendre des affaires que Mario avait laissé à l'O'Mé, quand ils avaient commencé à se voir pour parler de son défunt mari, puis de la cause qu'ils défendaient, elle l'avait lu dans ses yeux : il allait y perdre son âme. Il serait un des nombreux dommages collatéraux. Mais avant qu'il abdique, il pouvait lui être utile. Alors elle lui avait appris tout ce qu'elle savait, sans jamais lui faire de cadeau, pour le forger à son image. Avec son amie Luna qui l'avait suivie jusqu'à Oasis Springs, ils avaient fini par former un trio efficace. Si bien que les portes de la CLOES s'étaient ouvertes. Restait une seule ombre au tableau... Sharon ne pouvait pas la voir en peinture. Leur complicité avec Daniel, déjà, crevait les yeux. Alors le rite de passage de Julie avait été violent. Très violent. 




Elle le savait en y allant. Il l'avait mise en garde. Tenté de la dissuader. Mais la CLOES était le meilleur moyen d'arriver à ses fins alors elle avait foncé. Avec Daniel sur les talons qui s'apprêtait à devenir aussi fidèle que son ombre.




















Julie avait pris peur, un instant. Peur de céder devant la bienveillance et la douceur de Daniel. Mais Sharon avait été un parfait garde-fou. Sans son soutien, ils étaient morts tous les deux. Alors Dan avait joué son rôle et ils avaient fui tout contact non nécessaire pendant des années, fussent-ils seulement visuels. Ne restait plus que l'électricité dans l'air quand ils étaient dans la même pièce. Ce qui, pour une femme aussi possessive que Sharon, était déjà trop. Cette dernière avait alors tenté un acte désespéré qui avait eu l'effet inverse de celui escompté.








Un dérapage incontrôlé. Voilà ce que cela était sensé rester. 





Mais Téo était entré dans leur vie comme un boulet de canon, annoncé moins de 3 mois avant sa naissance en raison du déni de grossesse de Silvia. Téo qui n'avait rien demandé mais qui était une nouvelle âme dont il fallait prendre soin, dont Daniel était responsable depuis la fuite de sa sœur et qui était tout sauf prêt à rempiler après son expérience avec cette dernière.



Alors Julie lui avait proposé un marché.



« Je m'occuperai de Téo tant que Silvia ne manifestera pas le désir de le faire. Je le traiterai comme mon propre fils. Je veillerai à ce qu'il soit en bonne santé, qu'il ait une bonne éducation ainsi que beaucoup d'amour. Je t'offre également la possibilité de rester à ses côtés. Pour le monde extérieur nous serons un couple. Comme pour beaucoup d'autres, ce bébé aura été une surprise. Le temps passé avec Silvia à Granite Falls me servira d'alibi, personne ne sera étonné de ne pas m'avoir vue enceinte. À la maison nous serons des partenaires, comme nous le sommes maintenant, avec chacun nos activités. Je ne te demanderai jamais où tu as été, avec qui, juste de respecter l'emploi du temps et de rester discret. 
Avant que tu ne me donnes ta réponse, je dois encore te dire quelque chose : j'ai lié une amitié avec Anjana Calcuta. J'ai très vite compris qu'il y avait un lien entre Silvia et Nadia en raison des photos accrochées au mur, et donc entre Nadia et toi. Je sais que Nadia Calcuta est ta sœur. Je comprends que tu n'ais pas voulu m'en parler. Mais je voulais te dire que je le savais. Ce qui nous amène à une nécessité : si tu partages ma vie, tu dois renouer avec la famille Calcuta. »




Elle avait littéralement vu son angoisse lui couper les jambes. Elle savait qu'en compartimentant de la sorte il protégeait son autre sœur et sa famille adoptive. Élever Téo, c'était donc aussi revenir sur une promesse qu'il s'était faite à lui-même le jour de son départ, à savoir la préservation du cocon Calcuta.

« Ce ne sera qu'une simple relation de voisinage. Le nom Magnolia a disparu. Tu es Daniel Forestier, elle est Nadia Calcuta.


Il avait lutté. 




Trouvé tous les prétextes, toutes les failles, toutes les excuses. Mais au final, elle n'avait pas eu à dire grand chose.

Jamais il n'aurait laissé l'enfant de sa sœur. Le sens de la responsabilité de Daniel était bien trop grand. Et en même temps...




… Tellement lourd. Ce bébé avait encore rajouté un poids sur ses épaules alors qu'il ployait déjà fortement sous le fardeau dont il avait hérité. Tout en sachant que plus les années allaient passer, plus le secret serait difficile à garder. Et si Téo était atteint de la même maladie que sa mère ? Et si une maladie génétique survenait ? Et si la ressemblance avec son père était criante ? 


Ils avaient guetté les marques, les tâches, tous les signes susceptibles de trahir la filiation, mais au final, c'était le côté de Silvia qui l'avait emporté. Le petit garçon n'aurait pu ressembler davantage à Daniel, tuant dans l’œuf les doutes qui auraient pu surgir devant la peau mate et les yeux noirs de Julie. Plus important encore, 8 ans plus tard, on pouvait dire que Téo était en bonne santé.

L'illusion était parfaite.

Mais c'était tout ce que c'était : une illusion.
Au cœur du foyer, la peur de Julie de trahir la mémoire de son mari lui avait fait maintenir Daniel à l'écart. S'ils s'étaient retrouvés de temps à autres pour des étreintes charnelles, ces dernières étaient brutales, dénuées de tendresse, à l'image de leur première fois au goût de sang.

Ce soir, tandis qu'elle s'avance vers un Daniel épuisé, Julie regrette. Elle regrette de s'être laissée guider par la peur, d'avoir ouvert ses cuisses sans ouvrir son cœur, d'avoir pensé qu'il vaut mieux coucher que faire l'amour. Parce-que ce n'est pas le sexe qui va sauver leur ersatz de famille. Non. Pour accomplir un tel miracle, c'est de l'amour qu'il aurait fallu. Précisément la chose qu'elle a tenté d'étouffer de toutes ses forces. 

Alors qu'elle prend place à ses côtés, Julie retient son souffle. Le plus longtemps possible. Car elle sait que dès qu'elle ouvrira la bouche, ce qu'elle dira fera s'effondrer le château de carte qu'est leur vie.











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Commentaires

Fanfani a dit…
Rho... c’était super !
La désinvolture de Kay face aux remords de Corey XD
Mais surtout l’urgence et la prise de conscience de Julie que le stratagème pragmatique initial la touche bien plus qu’elle ne l’aurait cru. Dan encore une fois responsable d’un membre de sa famille, éternel protecteur malgré lui. Tout est tellement juste dans ta façon de faire évoluer tes personnages.

À très vite...
Pythonroux a dit…
Piou, encore une belle grosse claque dans la figure ce chapitre.

Corey qui se reproche les actes de la télé et qui n'arrive pas à assumer ;)
Kay qui semble perdu malgré sa notoriété (ce qui peut sembler logique) mais qui donne une super idée à son pote

Et Julie qui nous "raconte" sa vie à Oasis... Pas simple tout cela

Mais superbement écrit, j'adore.
Eulaline Lol a dit…
Tant bien que mal, on serre les dents, on essaye avec les moyens du bord de colmater les trous mais ça prend l'eau de toutes parts, on le sent :/ et ça fait mal.
Comme ça fait mal de se rendre compte à quel point Dan est lucide sur sa situation. Le pauvre...
Je rejoins à nouveau Fanfani, c'est tellement lui de prendre soin de tout le monde, de s'oublier, de prendre tout en charge et de le payer au prix fort.
Et je suis tellement d'accord sur cette façon si juste que tu as de faire progresser tes personnages, en respectant ce qu'ils sont. J'aime vraiment trop.
Corey, on le reconnait si bien aussi. Tout ce poids sur les épaules, cette impression d'impuissance, de se laisser ballotter au rythme des événements. Cela dit, il nous a déjà montré qu'il ne manquait pas de ressource, le p'tit Corey, je suppose que le grand n'en manque pas moins (oui, je peux être optimiste aussi :o)
Quant à Julie, c'était certain qu'avec ce serpent de la vengeance qui la rongeait, elle ne pouvait proposer autre pacte à Dan :/ et combien, cela est difficile et douloureux de ne point lâcher prise, elle en souffre. De l'amour. C'est bien ce qu'elle a à offrir aux enfants mais en gardant de la distance vis à vis de son "compagnon" :/

Ohlalala, j'ai tellement peur pour les filles, Silvia et Nadia ... et tellement hâte en même temps.
Puis je suis impatiente de revoir Lin aussi.

Ohlalala... quel bonheur, quel plaisir, quelle tension... que d'émotions. Je me régale ♥♥
GGO a dit…
Fanfan : Oh merci c'est tellement gentil <3 Tu es toujours si enthousiaste ça me fait tellement plaisir ! Merci <3

Pythonroux : Eh ben, merci beaucoup ! C'est hyper gratifiant ! Surtout que je suis contente d'avoir quelques avis masculins aussi. Donc un grand merci pour tes retours toujours plein de générosité. Parce-que même quand tu n'as pas grand chose à dire tu laisses toujours un ptit mot et ça je te jure ça me fait très plaisir. Merci du fond du cœur. <3

Eulaline : Je pense que c'est ce qui le rend si docile, qu'il soit lucide. Certainement un peu trop, mais il est épuisé donc n'a plus tellement de ressources... :/
Je suis contente de voir que j'arrive à être cohérente avec mes personnages. Pour moi, en tant que lecteur, c'est important. Je déteste quand un perso change de psychologie pour servir le scénario. :)
On va avoir des nouvelles de Nadia dans pas longtemps ;) Mais ne me remercie pas ^^"
Merci merci merci <3