0.1


Le soleil tardait à se coucher ce jour là sur Oasis Spring.
Alors que toutes les familles de la ville s'apprêtaient à trouver le sommeil, une maison aux murs délabrés voyait encore ses habitants s'affairer.



- « Daniel... Où est encore passée ta sœur ? »
Le ton de Dahlia Magnolia exprimait clairement sa lassitude.
- « Elle doit être en bas encore. Je lui ai dit de revenir il y a plus d'une heure.
- « Et tu crois encore qu'elle va le faire d'elle-même ? Il est tard. Je parie qu'elle n'a pas fait ses devoirs et qu'elle est dans un état lamentable. Elle qui se plaint en permanence qu'on ne mange jamais ensemble... »
- « Ramène-là ici tout de suite. »



Le son de la voix de son père fit frissonner le jeune adolescent de tout son être. Levant le nez de son bol de salade, le regard qui lui était adressé était sans équivoque : « Si tu veux pas que je m'en charge. »
Le cœur battant un peu plus vite, il posa sa fourchette et se leva, non sans faire grincer les pieds de sa chaise sur le carrelage, ce qui valut une grimace agacée de la part de sa mère.



Lorsqu'il ouvrit la porte, l'air tiède du désert lui caressa le visage, apportant malheureusement avec lui l'odeur nauséabonde des égouts. Habitué, il ne fronça même pas le nez et se dirigea vers la rivière.



Il ne mit pas longtemps à la trouver, attiré par les petits bruits d'efforts qu'elle émettait.
Dissimulé par un rocher, il l'observa quelques secondes, amusé par l'agitation de sa sœur.
- « GGGnnnn ! Ggnnnnnn ! Allez quoi ! Michèle !!! Tu seras bien avec moi ! Y'a Roger qui t'attend !! Ggggnnnn ! »
Elle sautilla sur la droite, glissa sa main dans un trou, couru vers la gauche, souleva le petit tronc, le reposa rapidement, puis sauta par dessus pour plonger ses deux mains dans un orifice. Voyant qu'elle pourrait continuer comme ça encore des heures, il décida de se manifester :
- « Nadia ! »
L'enfant se redressa, raide comme un piquet, une moue stupéfaite lui arrondissant les yeux.



- « Nadia... Ca fait une heure que je t'ai demandé de rentrer.
- « Mais j'avais pas fini ! Michèle est une dure à cuire, tu sais !
- « Je m'en fiche ! Tu as fait tes devoirs, au moins ?
- « J'aime pas les devoirs ! Moi, j'aime les grenouilles, les lézards... »
- « Nadia... on en a déjà parlé."



-"L'école a fait plusieurs courriers déjà... Tu veux qu'ils t'emmènent ? Je peux pas être derrière toi en permanence... J'ai mon travail, tu sais... ? »
Il posa alors les yeux sur elle, et il sut que son air sévère ne résisterait pas longtemps à la moue encrassée qui lui faisait face.



- « Je veux pas qu'ils m'emmèèèèèèèèènent..... Comment elles feront mes grenouilles sans mooooiiiiiii ? »



 Il poussa un soupir, tentant tant bien que mal de ne pas sourire.
- « Allez, on rentre.
- « D'accord... »
Il vit ses yeux se déplacer vers le petit tronc, et en moins de temps qu'il ne faut pour le dire, elle avait saisi la fameuse grenouille et la fourrait dans sa poche. C'est avec un air victorieux lui faisant légèrement lever le menton qu'elle partit en trottinant vers leur maison.



Lorsqu'ils arrivèrent chez eux, leurs parents étaient partis.
Daniel sortit un bol de salade pour sa sœur, reprit le sien qui avait été mis de coté, et ils s'installèrent tous deux à table. Cependant, Nadia ne toucha pas à ses légumes et le regard dans le vide, elle demanda :
- « Pourquoi on est pas comme les autres familles ?
- « Comment ça ?
- « Bah pourquoi on mange pas tous ensemble, à 7h, pourquoi Papa et Maman travaillent tout le temps ? Pourquoi on part plus en vacances ? Pourquoi ils sont tout le temps en colère ? »
L'adolescent prit le temps de la réflexion avant de répondre :
- « Tu sais bien... C'est depuis... Depuis Silvia.
- « Mais c'était y'a longtemps ! Et puis c'est pas de not' faute ! Quand est-ce-qu'ils vont aller mieux ?
- « Je sais pas Nadia. Mange ta salade.
- « J'aime pas la salade.
- « Je sais Nadia. Mais on a que ça.
- « Nan, on a des céréales !
- « C'est pour le matin. Allez mange, il faut que tu te douches après.
- « Mais je me suis douchée HI-ER !
- « C'est tous les jours la douche. »
Elle leva alors brusquement les bras en l'air et secoua alors tout son corps en criant :



- « Et la douche, et les devoirs, et la salade, et dormir ! Et la douche, et les devoirs, et la salade !! Je déteste, moi ! Je veux chasser des GRE-NOUILLES ! Et pi j'ai même pas faim !! »

GROUIiiiICCKKK

Tout à coup figée, elle glissa un regard en coin à son frère, qui la regardait avec indulgence. Résignée, elle attrapa sa fourchette et râlant :



- « J'aime pas la salade... Elle sent mauvais en plus...
- « C'est pas la salade..."






***






- « Oh Dan ! A qui elle est cette voiture ? »
Les tripes de l'adolescent se vrillèrent brutalement lorsqu'il reconnut le mini-bus. Il avait déjà vu ce genre de véhicule, et il n'apportait jamais de bonnes nouvelles.



Lorsqu'ils pénétrèrent dans la maison, ils trouvèrent leurs parents assis sur le canapé, encadrant une inconnue.
Nadia lança un « bonjour » sonore et décontracté, tandis que son frère gardait le silence, la gorge nouée.

- « Bonjour » Répondit la femme d'un air doux.



Ils avaient pris place sur les deux chaises qui avaient été apportées spécialement de la cuisine, et après quelques banalités, leur invitée se présenta :
- « Bonjour les enfants. Je me nomme Nadège Badri, et avec vos parents nous avons une annonce à vous faire. Tout d'abord, soyez assurés que tout ce qui a été entrepris a été fait au mieux de vos intérêts. »
Elle prit une petite inspiration avant de poursuivre :
- « Vous n'êtes pas sans savoir tous les deux qu'il y a eu des discussions à l'école à ton sujet Nadia. Cela fait plusieurs mois que nous discutons avec Dahlia et Juan pour que tout rentre dans l'ordre... Malheureusement, nous avons constaté qu'aucune solution dont nous avions parlé n'a été efficace, et cela est très préoccupant pour ton avenir. Pour cette raison, nous avons décidé de vous faire intégrer une famille que nous connaissons très bien, et qui aura le temps nécessaire à vous accorder. Car c'est de cela dont il est question. Vous avez sans doute remarqué que vos parents étaient très occupés, et des éléments indépendants de leur volonté les empêchent d'être à vos cotés comme ils le voudraient. »



- « Mais euh... On reviendra le week-end, c'est ça ?
- « Non Nadia. Vous serez chez eux à plein temps.
- « Mais euh... Pendant combien de temps ?
- « Nous ne savons pas encore. Cela pourra aller jusqu'à ta majorité.
- « Ma marojité ?
- « Ta majorité. Quand tu auras 18 ans.
- « 18 ans ?! Mais c'est dans vachement longtemps !
- « En ce qui te concerne, Daniel, tout le monde est d'accord pour une émancipation à tes 16 ans, si tu le désires à ce moment là. »
Daniel n'avait toujours pas émis un son, bien incapable de desserrer les mâchoires. Il jeta un regard plein de colère à son père, au comble de la nervosité, puis à sa mère...



… Au comble de la froideur. Elle fixait Nadia, le visage comme fait de marbre, et il lui semblait qu'elle évitait de le regarder. C'était bien dommage, car lui n'avait qu'une envie, c'était qu'elle voit la haine dans ses yeux, qu'elle voit la colère qu'elle lui inspirait, qu'elle y voit tous les reproches qu'il lui faisait.
Alors que Nadège et Nadia échangeaient et que la panique commençait à gagner progressivement sa sœur, modifiant le ton et la vibration de sa voix, Dahlia, toujours sans un regard pour son fils, se leva pour se diriger dans le couloir.



Leur père expliquait désormais comment les choses allaient se passer, mais Daniel, à cet instant, n'en avait cure. Le temps semblait ralenti, comme s'il cherchait à faire durer le calvaire. Le cœur à cent à l'heure, le sang tambourinant dans ses tempes, il se leva brusquement, contourna le canapé et cria :
- « Maman ! »



Malgré cet appel, Dahlia ne se retourna pas. Daniel ne comprenait plus rien. Que s'était-il passé ? Les rires, les caresses dans les cheveux, le regard plein d'amour... D'accord, il y avait eu Silvia... Mais quand même ? Ne valaient-ils plus rien, eux ? Ce drame l'avait donc changée à ce point ? Transformant sa mère en ombre glacée abandonnant le reste de ses enfants à des étrangers ?
- «  MAMAN !! »
Le déraillement de la voix de son fils l'arrêta tout de même, sans qu'elle ne lui fasse face pour autant.
- « Qu'est-ce-qu'il se passe ?! Pourquoi vous nous abandonnez ? Pourquoi vous ne vous battez pas pour nous ?!»
Il s'essuya rapidement les yeux, dont la vue s'était trouvée brouillée par des larmes indésirables, et alors qu'il allait reposer sa question, son père le saisit pas le bras et l'incita à reculer. 



Daniel tenta de se dégager, mais Juan ne céda pas. Il reculait, ainsi, malgré lui, dans l'incompréhension la plus totale.
- « Maman !
- « Ne rends pas les choses plus difficiles qu'elles ne le sont. Soit digne. Tu as un exemple à donner à ta sœur.
- « Dan... Daniel... Qu'est ce qu'il se passe ? »
La voix apeurée de Nadia, qui s'était approchée, le ramena à lui. La vulnérabilité de sa sœur le frappa alors et il ne pensa plus qu'à la protéger. Il se ressaisit du mieux qu'il put et l'attira à lui en un geste protecteur.
- « Tu pourrais au moins nous regarder dans les yeux... » Lâcha-t-il écœuré.



Ce qu'elle ne fit pas. Il plissa alors les yeux pour tenter de déchiffrer son expression, en vain. La dernière image qu'il eut de sa mère parlait d'elle-même : elle lui tournait le dos.













1 commentaire:

  1. Oauhou ! Je viens ici par curiosité et je suis totalement emballé par ton histoire !! d'ailleurs je vais lire l'article suivant !

    RépondreSupprimer