0.18











Daniel avançait avec peine. Ses tennis traînant dans la poussière, chaque pas était un calvaire.



Il trébucha une énième fois, se reprit encore, mais la fois suivante le fit tomber à genoux.



Haletant, il avait du mal à trouver son souffle. Son estomac lui transmettait de violentes secousses et se serait vidé s'il lui restait encore quelque chose à décharger. Subissant ainsi une nouvelle vague de haut-le-cœurs, il s'écroula à la fin de cette dernière salve.



Il entendit des petits pas précipités, et des cris, au loin.
Il se sentit secoué.
Mais il n'avait plus de force.

Puis il sentit un liquide froid sur le visage. Il passa sa langue sur ses lèvres et une nouvelle rasade lui parvint.
C'était tellement bon...

Il revint alors un peu à lui, se redressa, et tomba sur le visage affolé d'une petite brune.
Silvia, en pleurs, se jeta à son cou.



- « Tout va bien Silvia.
- « TOUT VA BIEN ?!! J'AI CRU QUE T’ÉTAIS MORT !!!! »

Ils rentrèrent péniblement à l'intérieur, où il prit une douche tout habillé avant de trouver le courage d'enlever ses guenilles.




***





Après avoir enfilé des vêtements propres, il avait difficilement atteint la banquette et s'y était allongé. Étourdi et toujours nauséeux, il s'était assoupi instantanément.

Silvia s'était postée en face de lui afin de veiller sur son sommeil et d'être là au moment où il se réveillerait.



2 heures plus tard, il poussa un gémissement et se toucha les côtes sur lesquelles il était couché.
Elle s'approcha alors doucement et s'installa à ses côtés.

- « Ouch..." Emit-il.
- « T'as mal où ?
- « … Partout...
- « Qu'est-ce-qui s'est passé ?
- « J'ai été trop curieux...
- « Ah bon ? C'est tout ?
- « … Presque...
- « Il s'est passé quoi d'autre alors ? »

Daniel poussa un soupir. Silvia persista :

- « Tu fais quoi le soir ? Qui peut bien acheter des meubles la nuit ? »

Le jeune homme la fixa alors, l'air fatigué.

- « Personne. Je travaille au noir pour des gens peu recommandables.
- « Dans le noir ? Tu t'es cogné en fait ?
- « Pas dans le noir, Silvia. Au noir. Ça veut dire que le travail n'est pas déclaré. C'est illégal. »

Froncement de sourcils de l'enfant. Daniel s'expliqua :

- « Je ne gagne pas assez avec mes petits jobs la journée. Du coup, un jour, on m'a proposé de vider des camions, en pleine nuit. Sauf que je me suis aperçu que c'était de la marchandise volée. N'ayant pas trop le choix, j'ai continué. Jusqu'à ce que je me  rende compte que ce n'était pas seulement volé, mais aussi dangereux et interdit. En fait, OAZ Corp, un laboratoire, se fait livrer en secret de la marchandise illégale sur le territoire. Dans son cahier, Papa parle d'OAZ Corp justement, et j'ai voulu fouiner mais évidemment je me suis fait prendre. Ils m'ont tabassé et m'ont balancé je sais pas où, loin... »

Les yeux ronds comme des soucoupes, la petite fille demanda :

- « Ils veulent te tuer ?
- « … Non je ne crois pas... Mais clairement, ce n'est pas la peine que j'y retourne... »

Silvia poussa un petit soupir :

- « Ah... je suis soulagée quand même... »

Son frère tourna lentement la tête vers elle, une moue perplexe sur le visage :

- « Soulagée ?
- « Beh oui... J'ai cru que tu étais parti... »

Les yeux rivés au sol, en appui sur ses petits bras maigres, elle balançait ses pieds d'avant en arrière.

Je ne vais aller nulle part Nad...

C'est la phrase qui allait sortir avant qu'il ne s'interrompe.
Comme lisant dans ses pensées, elle se tourna vers lui, les yeux embués :

- « Tu vas pas me laisser hein ? »

Des larmes montèrent instantanément alors qu'il répondait :

- « Je... J'ai déjà fait cette promesse et... et je ne l'ai pas tenue. Je sais que ce n'est pas ce que tu veux entendre, mais comment est-ce-que je peux promettre ça à nouveau alors que...
- « Mais tu veux pas partir, hein ? »

Les lèvres tremblotantes, elle attendait une réponse.
Il l'attrapa alors par les épaules et la serra très fort contre lui.



- « Non, je ne veux pas partir. »

Elle pressa alors son visage au creux de son épaule et laissa libre cours à ses sanglots. Impuissant face à toutes les épreuves auxquelles il devait faire face, Daniel se mit à pleurer lui aussi. Il était perdu. Qu'allaient-il devenir, tous les deux dans ce taudis ? Une angoisse profonde lui étreignit les tripes et il laissa échapper :

- « J'aimerais tellement comprendre...
- « Comprendre quoi ?
- « … D'où tu viens... Ou plutôt... D'où tu reviens... »

Il la sentit se figer.

- « Qu'est-ce-qu'il y a ? »

Elle ne répondit pas et se libéra de son étreinte avant de se lever.



Sans un mot, elle se dirigea dans sa chambre, et revint avec un livre, le visage inondé de larmes :

- « Pppa... Papa mme l'a do... donné un jour et m'a ddd... ddiiitt qqqq... que c'était pour ttt... tttoi... Qqqq... Quand tu serais pppp... Prêt... Il m'a ddd... dit que je devais pppp... pas te le donner trop ttt... tôt pppp... pppp.... parce-que t... tu risquais de te sauver..... »


Elle lui tendit l'ouvrage d'un bras tremblotant avant de repartir d'où elle venait la tête et les épaules tombantes.



Daniel ouvrit le livre et dit, avant de commencer :

- « Silvia... Je resterai avec toi.
- « … Lis-le d'abord. »



Une boule dans la gorge, il le feuilleta, et les phrases qu'il lisait lui faisaient froid dans le dos.
Après un petit soupir, il se lança dans la lecture de ce mystérieux manuscrit, en commençant par ce qui ressemblait à une lettre :



« Daniel, mon fils.

Si tu lis ces pages, c'est que tu as décidé de rester t'occuper de Silvia, et cette pensée me rend la suite des événements plus facile.

Je me doute que tu dois vivre des heures sombres. La chaleur du foyer des Calcuta doit te manquer, mais je te promets que si on avait pu faire autrement, avec ta mère, nous l'aurions fait.

Tu dois te poser énormément de questions, et je vais essayer de répondre au maximum d'entre elles.

Tout a commencé vers les 3 mois de Silvia. A cette époque, il y a eu une épidémie qui touchait les nourrissons et malheureusement, elle n'y a pas échappé.
Du moins, c'est ce que l'on croyait.
Devant l'ampleur du phénomène, des médecins ont commencé à se poser des questions. En menant l'enquête, ils se sont aperçus que tous les enfants qui avaient été perfusés étaient décédés.
Ils ont également détecté des anomalies dans la gestion des dépouilles des jeunes victimes.
Malheureusement, les deux médecins à l'origine de cette étrange découverte sont revenus sur leurs propos et l'affaire a été classée. Les poches à perfusion contaminées ont été isolées et détruites, et tout le monde a retrouvé son calme.
Pas nous.
Ce qui a fini de nous convaincre que quelque chose ne tournait pas rond, c'est le don exorbitant qu'a fait OAZ Corp à l'Oasis Grace, soit disant pour pallier au manque de moyens accordés au service public, et « éviter un nouveau drame ».
Mon œil. C'était un pot de vin à n'en pas douter.
Avec ta mère, nous avons alors commencé notre propre enquête, ne pouvant rester impassible devant ce qui ressemblait fort au meurtre de notre enfant.
Je me rends compte aujourd'hui qu'en choisissant cette voie, nous avons tiré un trait sur vous, bien malgré nous. Sache que cela nous hantera jusqu'à notre mort. Mais j'ai beau retourner ça dans tous les sens depuis toutes ces années, comment aurions-nous pu faire autrement ? Nous venions de perdre notre bébé, nous étions ivres de rage. Nous réclamions vengeance. Certes, cela ne devait pas nous la ramener, mais si cette bavure, si ce n'était pas prémédité, venait à se reproduire, emportant d'autres enfants ? Nous ne pouvions vivre avec cela sur la conscience. Et je l'avoue aujourd'hui, il nous fallait du sang. Il fallait que quelqu'un paie.

Aujourd'hui, quand je vois tout ce que cette croisade nous a coûté, je serais malhonnête de dire que je ne regrette rien. Malgré cela, à l'heure ou je t'écris ces lignes, j'ai de l'espoir.
Tu as vécu quelques belles années avec les Calcuta, je le sais. En effet, j'ai toujours fait en sorte de garder un œil sur vous. Nous avons réussi à retrouver Silvia, et elle est là, avec moi. Un peu perdue, certes, mais plus personne ne fera d'expériences sur elle. Car c'est de cela qu'il est question.
J'aurais pu vous laisser avec Nadia, et m'occuper de Silvia seul. Mais voilà : au cours de notre mission pour sortir ta sœur des griffes d'OAZ Corp, ta mère s'est faite prendre. Nous étions quatre, et je suis le seul rescapé. Je me suis caché dans cette cabane dont personne ne connaît l'existence pendant plusieurs mois et aujourd'hui je dois aller chercher ta mère. J'ai tenté de convaincre les autres membres de l'équipe de m'accompagner, mais ils se méfient depuis que je suis revenu seul (Je ne leur ai pas dit que j'avais sauvé Silvia, de peur qu'ils s'en serve comme monnaie d'échange). Il ne reste donc plus que moi.
Je ne te cache pas que je suis assez lucide sur mes chances de réussite.
Si je ne suis pas revenu, tu as du trouver cette adresse suite à un courrier que je t'ai fait adresser.
Si je m'en suis sorti, mais que pour une raison que je ne connais pas je ne peux m'occuper de Silvia, j'imagine que je suis venu te trouver en personne.
Dans les deux cas, si tu lis ces lignes, c'est que tu es seul responsable de ta deuxième petite sœur.
Pour cette raison, il y a des choses que tu dois savoir sur elle.

En premier lieu, elle n'est jamais décédée. C'est un agent infiltré dans l'hôpital qui contaminait les perfusions et simulait les morts cliniques. Les bébés étaient en fait plongés dans un coma profond de quelques minutes, puis mis à l'écart et réanimés. Un spécialiste avait été engagé pour reproduire les traits des enfants sur des mannequins, et pour l'avoir vu de mes yeux, le résultat était bluffant. De l’hôpital, les enfants étaient emmenés dans une maison à l'écart de tout et équipée d'un laboratoire.
De ce que j'en sais, ils n'étaient pas maltraités, du moins pour ceux qui réagissaient bien aux expériences. Pour les autres, je n'ose imaginer les souffrances qu'ils ont du endurer. On leur dispensait des cours, ils étaient nourris convenablement, et avaient des prises de sang régulièrement.
Malheureusement, je ne connais pas la nature des expériences. Silvia non plus. Je sais qu'il y avait des groupes témoins. Peut-être que je me leurre en pensant qu'elle en faisait partie, mais je ne te cache pas que je l'espère de tout mon être.

Mon contact à OAZ Corp ne répond plus. Aux dernières nouvelles, Dahlia est au plus mal. Ils tentent de la faire parler, mais elle résiste. Pour la première fois, je suis complètement aveugle. Donc je dois y aller. Sinon, ce sera trop tard.

Comme je te l'ai dit, nous ne nous sommes pas quittés dans les meilleurs termes avec les membres de l'équipe qui m'a aidé durant toutes ces années. Mais je ne pense pas que tu puisses t'en sortir sans eux. Voici leur numéro:0-556-988-785. Mot de passe : Rememberchloé.
Tu devras te rendre indispensable si tu ne veux pas qu'ils te laissent sur la touche. Pour cela, tu as le livre codé que je te laisse avec les papiers officiels, et celui-ci qui te permet de le déchiffrer. Cependant, il faudra la jouer fine. S'ils trouvent toutes les informations que je t'ai laissé, ils ne s'embêteront pas avec le rejeton du « traître » et tu peux être sûr qu'ils t'enlèveront Silvia.
Voilà mon fils. C'est tout ce que je peux te dire.

J'espère que je te reverrai. J'espère que je pourrais déchirer cette lettre et que lorsque l'on se retrouvera, tout cela sera derrière nous.

Je t'aime.


Papa. »



***




Silvia attendait que le couperet tombe. Elle n'avait pas tout saisi, dans la lettre, mais elle
savait que sa famille avait explosé à cause d'elle. Si elle n'avait pas existé, ou si elle n'était pas tombée malade, rien de tout cela ne serait arrivé. Elle se sentait honteuse. Son frère avait du abandonner son autre sœur pour venir s'occuper d'elle. Régulièrement, elle faisait le souhait de ne jamais la rencontrer. Si jamais elle croisait le regard de cette « Nadia », elle en mourrait, c'était sûr.

Elle entendit Daniel se lever. Qu'allait-il décider ? Allait-il en avoir marre et tout plaquer, surtout maintenant qu'il n'avait plus de travail ? Quel autre choix avait-il que de retourner dans son autre famille ? Mais qu'allait-il faire d'elle ? Était-elle en danger ? OAZ corp la recherchait-elle ?



Son frère tira doucement la porte de sa chambre avant de venir s’asseoir à ses côtés.

- « Je suis désolée... »Gémit-elle.
- « Désolée de quoi ?
- « De... D'être là...
- « Mais enfin Silvia... Ça ne veut rien dire...
- « Si j'avais pas été là, tu serais avec Papa, Maman, et... Et Nadia.
- « ... »

Il savait qu'il devait dire quelque chose. Malheureusement, pour lui, avant de la retrouver, Silvia n'était qu'une forme mouvante dans le ventre de sa mère puis un nourrisson qui dormait, mangeait, ou braillait à tout moment de la journée ou de la nuit et qui avait fait basculer sa famille. Il se força néanmoins à répondre :

- « Papa et Maman t'avaient voulue, au même titre que Nadia ou moi. Tu n'es pas moins importante parce-que tu es arrivée après. Ce sont des gens qui nous ont fait du mal, ce n'est pas toi. Tu es une victime dans tout ça. Nous le sommes tous. Le coupable, c'est OAZ Corp, point. On s'en est pris à toi, alors que tu n'étais qu'un bébé. C'est ignoble. Donc tu n'as pas à t'excuser.

- « Mais... Est-ce-que... Est-ce-que tu m'en veux ? De pas être avec... ta sœur ? »

Daniel prit le temps de la reflexion :

- « Non. J'en veux à OAZ Corp. »

Il lui attrapa alors doucement le menton et lui dit, droit dans les yeux :

- « Et Silvia... Tu es aussi ma sœur. Compris ? »


Cette dernière hocha rapidement de la tête. Il lui sourit, et lui caressa doucement la joue avant de se pencher vers l'avant en prenant légèrement appui sur sa cuisse droite avec son avant-bras.



- « On fait quoi alors, maintenant ?
- « ... Je n'en ai strictement aucune idée. »











3 commentaires:

  1. j'adore, c'est excellent et on a enfin quelques réponses à nos questions. j'entrevois même les raisons de l'abandon de leurs grands enfants dans la lettre du père, ils ne pensaient pas en arriver là à mon avis.
    Et Dan qui était un petit voleur la nuit au final, c'est pas bien...

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  2. WOH WOH WOH !
    Eh bien, que de révélations ! :O J'avais bien compris qu'il se passait quelque chose avec Silvia, mais j'étais plus parti sur une histoire de clonage, ou un truc dans le genre...
    En tout cas, voilà qui clarifie bien des choses. Mais je me demande quand même pourquoi le père de Dan ne lui a pas tout expliqué avant. J'imagine qu'il a subi lui aussi des choses atroces, et que du coup ça l'a un peu perturbé...
    Bref, c'est toujours aussi passionnant ! :D

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