mercredi 1 octobre 2014

0.12









Sans un mot, il avait indiqué à son père de le suivre jusqu'à un coin isolé, à quelques pâtés de maisons. Une fois arrivés, ils s'étaient installés sur des souches et chacun attendait un signe de l'autre.



Jetant des coups d’œil en coin, l'adolescent essayait de retrouver les traits de son père sous son chapeau et sa barbe mal taillée. Il était très différent dans ses souvenirs... Son regard était... absent. Instantanément, il pensa à sa mère. Où était-elle ? Allait-elle bien ? Une angoisse profonde vint accroître son malaise.



Juan semblant absorbé dans un échange intérieur, Daniel décida d'entamer la conversation :

- « Que voulais-tu me dire ? »

Toujours sans le regarder, son père répondit :

- « Nous sommes en grand danger. Surtout elle, tu comprends. Elle est seule, tu comprends. Moi je ne suis plus là. Toi tu es là. Tu dois être là. Parce-que sinon, elle est seule. Et en danger. Je ne peux plus. Je vois bien que je ne peux plus. Toi tu peux ! Tu peux maintenant ! Tu peux la cacher ! La cacher dans l'ordinaire ! Tu comprends ? »



Non... Je ne comprends pas. Je ne comprends rien du tout.



- « Elle est déjà cachée dans l'ordinaire. Mais avec moi, elle ne peut pas être assez dans l'ordinaire. Il faut quelqu'un d'autre. En qui elle peut avoir confiance. Et c'est toi, la confiance, tu comprends ? Quand on est pareil, on a confiance. Toi t'es pareil que moi, t'es pareil qu'elle. C'est compliqué. Mais c'est simple ! Tu dois être avec elle. On doit l'oublier. On doit m'oublier. Je ne suis plus là, déjà. La Chloé va t'aider. Mais elle ne sait pas tout. Toi tu sauras tout. Tu verras. Mais n’aie pas peur ! Tu es pareil qu'elle, donc tu ne dois pas avoir peur. Tu dois la protéger, tu comprends ? … Tu... tu pars ? »



N'y tenant plus, l'adolescent s'était levé.

- « Oui, j'y vais. Je ne comprends rien à ce que tu dis Papa. Je pense que tu as bu. Reviens quand tu auras l'esprit clair. »

… Mais si tu reviens pas, c'est pas grave.

- « Attends ! Je ne t'ai pas dit ! Pas d'émotion... Pas celles qui font peur ou pleurer ou la colère. Sinon l'ordinaire va disparaître. Vivez heureux et cachés. Cachés dans le bungalow, aux Terriers, c'est bien. Y'a plus personne. C'est caché. »
- « D'accord. Bonne journée Papa. »



Le ton changea et devint menaçant :

- « Tu ne m'écoutes pas. Elle est en danger. Écoute moi. »

L'espace d'un instant, il retrouva le père de leurs derniers mois ensemble. Mais ses propos étaient tellement incohérents ! Que lui était-il arrivé ?



- « Je t'ai écouté Papa. Ce que tu dis ne veut rien dire. Je ne sais pas ce qu'il s'est passé avec Maman et pourquoi vous êtes partis, mais tu sais quoi, je m'en fous. Ne reviens plus jamais. Tu n'existes plus pour nous. »
    Sur ces mots, il entreprit de le contourner pour se rendre sur son lieu de travail, au moins pour s'excuser de son absence.
    Seulement, Juan Magnolia n'en avait pas terminé avec lui. Il se leva d'un bond et lui coupa la route.



    - « Ah c'est marrant que tu parles de ta mère... J'ai un secret... Viens, approche... »

    Plus les minutes passaient, et plus Daniel était mal à l'aise. Voir son père dans cet état le terrorisait. 

    - « Approche je te dis. »
      Le sourire de fou qu'il lui offrait ne lui donnait vraiment pas envie de s'exécuter.



      - « Approche... »

      Une fois que la distance les séparant fut jugée acceptable, il dit, avec un petit rire nerveux :

      - « J'ai tué ta mère... »



      Il rit et ajouta :

      - « Mais c'était pour son bien, hein... Alors... Chhhhuuuuuut, hein... Il faut protéger le bébé ! »
        Daniel se redressa et vacilla vers l'arrière. Il secoua rapidement la tête en reculant.
        Juan riait comme un dément.



         Alors qu'il trébuchait contre une pierre, il fit volte face et partit en courant, le plus vite et le plus loin possible du fou furieux qu'était devenu son père.




        ***





        Il avait couru aussi longtemps qu'il avait pu là où ses jambes l'avaient porté. A bout de forces, à bout de souffle, il s'était arrêté. Lorsqu'il avait relevé la tête, il n'en était pas revenu. Au lieu de rentrer chez lui, il avait traversé une partie de la ville pour se retrouver aux Terriers, son ancien quartier laissé à l'abandon par la nouvelle municipalité qui n'avait pas eu le budget nécessaire pour aménager l'est rocailleux d'Oasis Springs.
        Il avait fui son père, mais il se rendait compte qu'il voulait savoir. Que lui était-il arrivé ? Était-il vrai que sa mère n'était plus et qu'il était responsable de sa disparition ? Qui avait besoin d'être protégé ?
        Daniel avait peur. Il craignait qu'une fois le doigt dans l'engrenage, il ne lui serait plus possible d'en sortir. 

        Après avoir tourné en rond un moment dans la poussière, il se dit qu'il y avait de grandes chances quoiqu'il arrive pour que son père ne le lâche pas.
        Quelque chose de terrible se passa alors en lui. Il sentit comme une énorme déchirure se former en son sein. Sa vie paisible chez les Calcuta était terminée, il le sentait. Et s'il voulait que Nadia ne soit pas elle aussi rattrapée par le passé de leurs parents, il fallait qu'il mette un terme à tout ça. Et la première étape consistait à trouver ce que son père dissimulait.




        ***





        Après avoir marché une bonne demi-heure, son œil fut attiré par un éclat lumineux. Il avait alors tourné la tête, mais n'avait rien vu. Au premier abord du moins. En effet, il cru par la suite distinguer de la tôle au travers du feuillage en mouvement.



        Il s'était alors rapproché et avait fait le tour jusqu'à trouver un espace praticable entre les rochers.



        Après quelques minutes à slalomer entre les cactus, il était tombé sur une bicoque faite de bois et de tôle qui semblait à l'abandon.



        Le cœur battant, il s'était approché doucement du bungalow, non sans jeter un coup d’œil par la fenêtre. Du mobilier de récup', de l'électro-ménager vétuste, pas de revêtement au sol... Pas d'âme qui vive non plus dans ce qui ressemblait si peu à un espace de vie.



        Une fois devant la porte, il avait hésité longuement. Comme l'habitation semblait abandonnée, il avait été tenté de rebrousser chemin et de mettre tout ça derrière lui.
        Puis le plancher avait craqué. 
        Il y avait quelqu'un derrière la porte.

        Aucun des deux ne bougea pendant plusieurs minutes, comme si chacun cherchait à faire oublier sa présence.
        Ce fut Daniel qui se lança finalement et frappa le bois de ses doigts repliés. 
        La poignée se mit alors à tourner.



         Alors que la porte s'ouvrait lentement, tout l'être de l'adolescent s'emballa. La découverte de l'autre personne le fit presque partir à la renverse.
        Ce visage... Ces cheveux noirs... Et surtout... Ces yeux... Ces yeux gris acier que tous les membres de sa famille possédaient...

        - « Nad... Nadia... Comment... Ce n'est pas... »

        Le choc lui brouillait l'esprit. Il ne comprenait rien. Ce n'était pas possible... Cet enfant avait l'air plus jeune que sa sœur... Mais c'était pourtant son portrait craché 4 ans auparavant...



        Lorsqu'elle entendit le prénom, la petite brune prit un air abattu :

        - "Non. Moi, c'est Silvia."












        4 commentaires:

        1. Réponses
          1. Brrannnnnccccaaaarrrdddddiiiiiiiiieeeeeeeerrrrrrsss!!!

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        2. Wait... Whaaaaaat ? :O
          Bravo pour l'atmosphère pesante que tu as su faire régner durant ce chapitre, j'en ai presque eu des sueurs froides !

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