0.10









- « … Et Roberto Paolini qui me dit : c'est un sacré sol mineur ! »

Sa mère partit alors d'un rire snob, persuadée que la blague avait été comprise par ses interlocuteurs. Ce qui n'était bien entendu pas le cas. Son père sourit de manière indulgente en hochant la tête, tandis que Lin feignit un sourire complice. Le petit déjeuner classique chez les Muto, en une scène.
La jeune fille annonça alors, profitant de la gaieté – à défaut de sincérité - ambiante :

- « Je vais faire les boutiques avec Maria tout à l'heure.
- « Tu passes vraiment beaucoup de temps avec Ma-ri-a, ces derniers temps. »



Le ton était suspicieux. Voilà qui était nouveau de la part de son père.
Elle finit sa bouchée, avalant avec peine, et tourna des yeux interrogateurs vers son voisin de gauche, qui précisa sa pensée :

- « Je trouve que tu passes beaucoup trop de temps avec Ma-ri-a, et pas assez avec tes devoirs. »



Pourquoi il prononce son prénom comme ça ?

- « Mes devoirs sont toujours faits, Pa-pa. »
- « Et les échecs ? Et tes recherches pour ton travail de fin de cycle ? Tu crois que c'est avec du maquillage que tu vas entrer à OazTech ? Tu crois que c'est avec des vêtements que tu auras ta place à OazCorp. ? »



Ce fut à son tour d'être suspicieuse. Jamais il n'avait remis en doute son sérieux. Jamais il n'avait critiqué le fait que Maria soit son amie. Quelle mouche l'avait donc piqué ?



- « Et que devrais-je dire, moi ? Ça fait combien de temps que je ne t'ai pas vu jouer du violon ? Et le piano ? As-tu déjà touché une seule touche de celui que l'on a reçu l'année dernière ? »



Ok, là ça devient bizarre. Elle sait très bien que je déteste jouer de la musique.

- « Bon, c'est décidé, pas de sortie ce week-end, tu restes à la maison pour travailler tes gammes et me montrer tes nouvelles stratégies aux échecs. »



- « Qu'est-ce-qu'il se passe là ? Maman, tu sais que je n'ai pas l'intention de faire de la musique, et toi Papa, tu trouves que je ne bosse pas assez ? Mais qui bosse plus que moi ? »



- « Tous ceux qui passeront devant toi pour les meilleurs postes, ma chérie. Dans ton domaine, tout le monde sait jouer aux échecs, tout le monde sait utiliser un microscope. Mais peu savent poser leur esprit afin qu'il se régénère. Tu devrais m'accompagner à mes cours de Yoga. Ça pourrait faire la différence !
- « Je ne vois pas en quoi imiter un arbre pourra m'aider. »



- « Lin ne le prend pas comme ça, s'il te plaît. Je sais que tu crois tout savoir, mais... »
- « Et surtout, tu ne parles pas à ta mère comme ça. »



- « Mais Papa ! Je vais pas rester cloîtrée à la maison tout le temps ?!
- « Mais non, voyons, puisque tu viendras avec moi au Spa. »



- « Nan mais dites-moi que je rêve !! Il est hors de question que j'aille au spa ! J'ai besoin de sortir ! Avec mes amis !
- « Des amis, ou Ma-ria ? »



- « Mais qu'est-ce-que ça change ?!
- « Nous voulons savoir qui tu fréquentes. Nous avons un droit de regard dessus.
- « C'est bien la première fois que... Que...
- « Que quoi ? Nous connaissons tous tes amis depuis la maternelle. Tu sais parfaitement que nous sommes soucieux de ton environnement. C'est très important. De mauvaises fréquentations, et tout un avenir peut être remis en question.
- « MAIS JE VAIS VOIR MARIA !
- « C'est non pour cette fois. Et tu vas te calmer dans ta chambre. »




Devant l'air buté de son père, Lin n'eut d'autre choix que de s'exécuter. Elle serra très fort les mâchoires, posa délicatement sa fourchette sur la table et se leva. Elle se précipita dans sa chambre dont elle claqua la porte, et une fois sur son lit, laissa échapper des larmes de rage.
Elle n'avait rien compris à ce qu'il venait de se passer. Jamais, elle n'avait été punie. Jamais, son sérieux n'avait été remis en question. Elle fulminait. Et elle ressentait une colère d'autant plus forte qu'elle devait se faire à l'idée qu'elle ne verrait pas Daniel cette semaine. Depuis qu'elle le connaissait, les moments passés avec lui étaient son oxygène. A ses côtés, elle respirait. Et c'était d'autant meilleur qu'elle avait l'impression d'être en apnée quand elle était à l'internat. Ainsi, elle eut l'impression de suffoquer. Il fallait qu'elle le voit. Il le fallait.  



***





- « Poussin... Allons... »


Il n'y avait pas de « poussin » qui tienne.
Elle avait vraiment hésité à faire le mur, la veille. Mais en plein jour, on l'aurait remarquée tout de suite. Et en pleine nuit, qu'aurait-elle fait ? La dernière fois, Maria l'avait couverte lorsqu'elle était rentrée à l'aube, mais comme elles n'étaient pas sensées se voir... Agacée et excédée, elle n'avait pas beaucoup dormi, ressassant sans cesse le fait qu'elle aurait du voir Daniel, serrant très fort son deuxième oreiller, comme s'il pouvait compenser son manque.



- « Mon poussin... Je crois qu'il faut qu'on parle.
- « Ça n'a pas suffi hier ? Lacha-t-elle sèchement.
- « Je ne te reconnais plus... Jamais tu ne nous as parlé comme ça avec ta mère...
- « Jamais vous n'aviez remis en question mon sérieux. Je ne vois pas pourquoi tout à coup je suis privée de sortie.
- « Parce-que la fin de l'année approche, et que tu dois te concentrer. Tu es beaucoup sortie ces derniers temps. Tu ne peux pas dire le contraire...
- « …
- « La frustration est un sentiment désagréable, je le conçois. Mais ça ne légitime en aucun cas ton attitude. »

« La frustration ». C'était ça, ce qu'elle ressentait ? Cette sensation d'injustice mêlée à celle de la colère ? Le mot « caprice » traversa rapidement son esprit mais elle balaya aussitôt l'idée.
La voix de son père se fit à nouveau entendre :

- « Il y a autre chose... Je suis au courant pour ton ami Daniel... »

Lin posa violemment sa fourchette sur la table :



- « Je le savais. JE LE SAVAIS. Je savais qu'il n'y avait pas que cette histoire de sortie. C'était trop bizarre ! Et vous pouviez pas me le dire directement, au lieu de me faire tout ce cirque ?! »
    L'adolescente s'était mise à crier, autant pour masquer son trouble que par colère.

    - « Ne me crie pas dessus, Lin ! Et le tien, de cirque ? Depuis quand tu nous caches des choses ? Je suis très déçu ! »
      Ce dernier mot pétrifia la jeune fille. Son père ? Déçu ? Par elle ? … Par ELLE ?
      Ses lèvres se mirent à trembler. Tentant de se reprendre, elle poussa un petit soupir avant de déclarer :



      - « Je ne voulais pas vous le cacher... C'est juste que... J'ai eu peur...
      - « Je sais ma chérie... »

      Le ton plein d'empathie de son père fit descendre sa tension d'un cran. Peut-être qu'elle l'avait mal jugé ? Peut-être qu'il était capable de comprendre pourquoi elle était tant attachée à lui ?

      - « Mais si tu es honnête avec toi-même, tu reconnaîtras que tu ne voulais pas entendre ce qu'on aurait pu te dire. »

      Lin sentit sa nuque se raidir :

      - « A savoooiiir...
      - « A savoir que ce n'est pas un garçon pour toi. »

      A ces mots, elle explosa :



      - « MAIS COMMENT TU PEUX DIRE CA ?!
      - « Je ne parlerai pas une seconde de plus avec toi si tu cries comme ça.
      - « Mais je suis obligée de crier quand j'entends ça !! Tu ne le connais même pas !
      - « Tu as une idée du nombre d'adolescentes qui ont un jour dit ça à leurs parents ? Nous n'avons pas besoin de connaître leur groupe préféré ou je ne sais quoi...
      - « Et que sais-tu alors ? Hein ? »

      Une mimique désolée lui répondit :

      - « Je sais que les garçons comme lui brisent les cœurs des filles comme toi. »

      Il croyait tellement à ce qu'il disait ! C'était évident ! Mais c'était tellement faux ! Tellement impossible ! Mais alors... Quel était ce vide qui venait de s'installer au creux de son ventre ? Quelle était cette boule qui grossissait dans sa gorge ? Pourquoi elle ne lui disait pas à quel point il était merveilleux ? »



      Son père détourna alors le regard, et les yeux dans le vide, souffla :

      - « Je suis désolé, Lin. Je suis persuadé qu'il est très gentil. Mais c'est un garçon qui a beaucoup souffert, et la souffrance se transmet. Toujours. Il guérira, éventuellement. Mais ça ne se fera pas sans heurt. Et je ne veux pas que tu sois blessée durant le processus. »

      Il ferma les yeux et prononça la sentence qu'elle redoutait tant :

      - « Je ne veux plus que tu le vois. »









      6 commentaires:

      1. Espèce de sale...petit...gros...

        GRRR !!

        *respire*
        J'le déteste...

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      2. Aaahh !! .. il va y avoir du sport .. En même temps il n'a peut être pas tout à fait tort le paternel .. bon je veux dire que cela va forcément se compliquer pour les jeunes tourtereaux .. mais quand on est jeune, on déplacerai des montagnes .. xD

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        1. Beh forcément, sa décision, il la prend à partir de son point de vue ;-)

          Merci de ton passage Magg ! :-D

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      3. Eh ben ce chapitre m'a rappelé des souvenirs... --' A part ça, j'adore toujours autant comment tu combines texte et images avec subtilité ! :D

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        1. T'a rappelé des souvenirs ? On t'a empêché de te dévergonder ? :-p

          :-*

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