4.


 La nuit avait été tendre pour les deux conjoints. Lorsqu’elle s’était levée, Léonor avait déposé un baiser sur la peau douce et chaude de son mari. Elle avait alors pris le temps de l’observer, et sa jeunesse l’avait frappée. Paraissait-elle elle-même si juvénile ? Elle avait alors relevé la tête et s’était préparée avec empressement. En effet, elle savait reconnaître les premiers signes de ses crises d’angoisse, et ce n’était pas le moment de manquer de moyens. C’est donc en avance qu’elle arriva « route du domaine des Rivières », devant une de ces grandes bâtisses caractéristiques de la Rive Droite.


L’avocat n’est pas encore arrivé, et c’est tant mieux.




Lorsqu’elle sonna, ce fut Edouard Plènozas en personne qui vînt lui ouvrir.
-« Vous êtes en avance. Ca aurait pu être malin si ça n’avait pas été si prévisible.
-« Je suis toujours en avance, répliqua-t-elle. Cela ne tient qu’à vous de le prendre comme une ruse. Et pourquoi cet agacement ? Avez-vous quelque chose à cacher pour craindre de trop m’en dire ?
-« Nous savons tous les deux pourquoi vous êtes là. Alors je vous donne deux petits conseils pour que cette entrevue se passe bien : en aucune façon je ne dois sentir que vous nous soupçonnez d’être à l’origine de la disparition de Nyls , et vos questions devront uniquement porter sur lui. Pas sur notre vie privée. Suis-je bien clair ?
-« Limpide, répondit-elle en lui rendant la dureté de son regard. »


Même un peu trop à mon goût.




Plènozas arbora alors son sourire de façade et invita la jeune femme à entrer. La porte donnait sur un hall d’où partait un escalier magistral menant à l’étage. Léonor eut à peine le temps de compter le nombre de portes puisque son « hôte » la pressait de passer dans une salle sur sa gauche. Il y avait une femme dans cette pièce, sûrement Mme Plènozas, et l’expression de son visage marqua Léonor : elle semblait usée. Ce n’était pas du tout l’accueil qu'elle pressentait. En effet, elle s’attendait à être accueillie par une femme outrée de se voir ainsi suspectée, poings sur les hanches et la menace à la bouche. Si Edouard avait été à la hauteur, sa femme ne collait pas du tout au schéma.




-« Voici ma femme, Prys Plènozas. Chérie, je te présente Léonor Angès, qui enquête sur le décès de Nyls. »
Le son de sa voix avait claqué dans l’air, faisant presque sursauter son épouse, encore perdue dans ses pensées alors que Léonor était presque arrivée à sa hauteur. Elle avait alors levé la tête, dont les traits s’étaient métamorphosés en une mimique sévère.
-« Bonjour, commença Léonor. Navrée de vous déranger, mais j’ai…»
Elle n’eut pas le temps d’en dire plus :
-«Je sais pourquoi vous êtes là, coupa-t-elle. Prenez une chaise. »
Elle avait ponctué sa phrase par un geste de la main lui indiquant le bout de la table.
Sur le coup, Léonor avait pris son agressivité pour elle. Mais la jeune femme avait ensuite remarqué que son regard s’était durcit davantage lorsqu’il avait suivi le trajet de son mari, qui venait prendre place à ses côtés. Léonor sentait que quelque chose se passait dans cette maison, et alors qu’elle émettait des hypothèses sur ce que cela pouvait être, un bruit à l’extérieur attira son attention. Il s’agissait d’une autoradio dont le volume devait frôler la limite supérieure de l’audible pour l’homme. La jeune femme jeta un coup d’œil à ses hôtes : Prys venait de lever les yeux au ciel tandis qu’Edouard restait de marbre. Le son fut alors coupé et un claquement de porte retentit.




Léonor tendait l’oreille : un pas rapide mais décontracté, des sifflements de bonne humeur, des clés qui tournoyaient dans une main. Un bel homme d’une quarantaine d’année et aux airs de play-boy fit alors son entrée et salua la jeune femme d’une manière peu conventionnelle :
-« Mme Angès je présume ? » Les deux index pointés vers elle.
Il n’attendit pas de réponse et après avoir fait un clin d’œil en direction de ses clients, il alla se servir un verre au bar qui se trouvait dans un recoin de la pièce.






-« Bon, nous pouvons enfin commencer, annonça Edouard. Mme Angès, voici notre avocat, Maître Bonnet. Il va veiller au bon déroulement de l’entrevue. Ma femme et moi-même sommes prêts, nous vous écoutons. »
L’avocat s’était rapproché de la table et buvait son verre avec un air absent, comme si sa présence n’était qu’une formalité et que son attention était facultative. Agacée par son attitude, Léonor mit quelques secondes avant de commencer.
-« Comme vous le savez tous, il reste des zones d’ombre concernant le décès de votre neveu, et c’est pour cela que Mme d’Atlantys a fait appel à mon agence. Pour commencer, j’ai besoin de savoir un certain nombre de choses le concernant. Je viens vous voir en premier, car je crois savoir que vous étiez très proche de lui, mentit-elle.

Car vous êtes surtout sur ma liste.

-« Il n’avait que nous ce pauvre gosse, répondit Edouard. Depuis la mort de son père et de la disparition de sa mère, … »
Léonor se rendit compte qu’elle ne savait rien au sujet de cette dernière.
-« Justement, cette femme. Que lui est-il arrivé ?
-« Personne ne le sait, répondit de nouveau Edouard. Peu de temps après la mort de son mari, elle a quitté la maison, avec seulement quelques vêtements.
-« C’était il y a combien de temps ?
-« Attendez… Le petit avait une dizaine d’années à l’époque. Donc il y a onze ans maintenant, à peu près.
-« Est-ce que quelqu’un sait si elle est vivante ?
-« Non. Pour être honnête, tout le monde s’en fiche. Une femme qui abandonne son enfant de la sorte, alors qu’il vient de perdre son autre parent… Non vraiment, cela a été le cadet de nos soucis.
-« Mais peut-être lui est-il arrivé quelque chose ?
-« A Atlantys ? se moqua-t-il. Vous plaisantez ?
-« Il me semble que Nyls n’est pas mort sur la volonté du Saint-Esprit, attaqua Léonor.
-« Eh bien ce n’est pas si sûr.
-« Que voulez-vous dire ?
-« Je veux dire que les solutions les plus simples sont souvent les meilleures. A son âge, avec les responsabilités qui l’attendaient à la sortie de l’université… »
Un détail frappa alors la jeune femme tandis que son interlocuteur poursuivait : 

Que faisait-il au domicile familial ?

En effet, Nyls venait de commencer sa dernière année d'étude à l'université La Tour. En pleine semaine, il était revenu à Atlantys et y avait trouvé la mort. Pourquoi ? Pourquoi mettre fin à ses jours chez lui, sous les yeux de sa grand-mère, plutôt qu'à la fac ?
Léonor reprit alors le fil de la conversation, gardant à l'esprit le fait qu’il n’aurait pas dû être à Atlantys le jour de sa mort.
-« …une petite copine, ou au contraire se disputer avec. Il peut se passer tellement de choses dans la tête des jeunes aujourd’hui. Non, pour moi, il a tout simplement mis fin à ses jours."




-« Ne dis pas n’importe quoi ! »
Toute à ses pensées et à l'écoute du récit d'Edouard Plènozas, Léonor n’avait pas remarqué que les poings de Prys Plènozas s'étaient crispés sur le tissu de sa robe et que ses traits s'étaient peu à peu déformés sous l’effet de la colère. Son cri avait surpris tout le monde, sauf l’avocat, qui regardait maintenant son client, comme attendant un signe de sa part.
La jeune femme vit alors Edouard serrer les dents et regarder sur le coté d’un air agacé.
-« Te voiler la face ne te fera pas moins mal, marmonna-t-il.
-« Et te voir raconter des mensonges pour avoir la paix ne me soulagera pas non plus ! Riposta-t-elle. »
Prys se calma alors et se tourna vers Léonor :
-« Ce n’était pas son genre. Jamais il n’aurait fait ça. C’était un gamin qui, malgré toutes les épreuves qu’il avait enduré, était d’une joie de vivre remarquable. »
La jeune femme jeta un coup d’œil à Edouard. Agacé, il avait un instant fermé les yeux puis avait indiqué à son avocat la chaise sur sa gauche.




Alors qu’il s’asseyait, Léonor pu remarquer son léger sourire moqueur. Irritée, elle préféra se concentrer sur le témoignage de Prys Plènozas dont le visage exprimait maintenant une profonde émotion :
-« J’ai honte aujourd’hui, quand je repense à toutes les plaintes que j’ai pu formuler, alors que lui, si jeune et si fragile, ne se laissait jamais décourager. C’était un enfant d’un courage hors du commun et d’une personnalité en or. Il avait toujours un petit mot gentil pour toutes les personnes qui croisaient son chemin. Même les bonnes, qui, il faut bien le dire, ne sont pas toujours bien traitées de ce coté-ci du pont, avaient droit à une marque de respect de sa part. A l’université, il récoltait toujours des éloges de ses professeurs, et le doyen lui-même lui adressait une petite lettre de félicitations en fin de semestre. Il en était à sa troisième année. Plus qu’une, et il prenait la tête du Quartier.
-« Peut-être était-ce trop lourd à porter ? tenta doucement Léonor.
-« Non. Pas pour lui. Et puis il avait des rêves. On ne se suicide pas quand on a encore de l’espoir. Lui en était plein.
-« J’en prends bien note, assura la jeune femme. Savez-vous s’il avait une petite amie, un ami à qui il se confiait ?
-« Nous n’en avons pas parlé, en tout cas. Je le prenais pour un garçon réservé, donc je ne m’étonnais pas qu’il ne se vante pas de ses conquêtes.
-« Un parti comme lui doit pourtant faire tourner des têtes, non ?
-« Très certainement. Mais encore une fois, je ne l’ai jamais questionné à ce sujet. Vous en apprendrez peut-être plus en allant voir ses camarades à La Tour.
-« Je n’y manquerai pas… »
Léonor fut alors interpellée par un petit geste de l’avocat. Il avait semblé tiquer quand le mot « La Tour » avait été prononcé. Sur un regard de son client, Maître Bonnet attrapa quelque chose dans son porte-feuille et le tendit à la jeune femme.




Il s’agissait de sa carte.
-« Dorénavant, si vous devez parler à Monsieur ou Madame Plènozas, vous devrez passer par moi.
-« Une dernière question, dit-elle en saisissant la carte, avez-vous une idée quant à ce qui l’aurait poussé à revenir ici un mois après la rentrée ?
-« Non. Vraiment pas. Surtout qu’il prenait plaisir à venir dîner à la maison lorsqu’il rentrait de l’université. Il me prévenait la veille pour que j’ai le temps de m’organiser. Cette fois-ci, il n’avait pas téléphoné… »
A la fin de sa phrase, elle avait baissé la tête puis avait reniflé légèrement avant de se lever en s’excusant.




Léonor se leva à son tour.
-« Il ne s’est pas suicidé, répéta Prys. Il avait un problème, et je m’en veux terriblement de ne pas l’avoir décelé. Je compte vraiment sur vous pour découvrir ce qu’il s’est passé. Il ne méritait pas cela… »
Elle lui tendit alors une main fine que la jeune femme saisit. Elle perçut dans cette poignée de main toute la détresse de la femme qui se tenait devant elle, à l’instar d’Irène d’Atlantys, sa mère. La même fragilité apparente, le même tremblement et le même désespoir venaient au contact de sa paume. Léonor aurait dû se sentir soulagée, puisqu’elle ne suspectait plus la personne dont le sang était le plus proche de celui du souverain. Malheureusement, Edouard Plènozas n’était pas du genre à avoir besoin de l’accord de sa femme pour convoiter le trône.

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