24.


Le lendemain, rien n'avait changé, mais tout semblait différent. Depuis que Ryan l'avait quittée, Léonor se levait le cœur lourd et une sensation nauséeuse l'occupait en permanence. Ce matin ? Rien. Elle savait ce qu'elle devait faire. Anaïs s'était levée ; elle aussi. Elles avaient préparé ensemble le petit déjeuner, qu'elles avaient mangé en compagnie de la jeune Alice. Une fois seule, elle s'était préparée et avait entamé la lecture de tous les journaux encore présents dans la maison, bien rangés à coté de la cheminée en attendant de s'y faire consumer. Elle apprit donc qu'Irène d'Atlantys, suite au fiasco de l'enquête menée par Léonor, avait fini par céder et l'étude des différentes candidatures au poste de Gérance définitive d'Atlantys avait commencé. Il y avait un débat houleux quant à la légitimité du système actuel qui mettait à la tête du Quartier la personne la plus proche de la famille Mère. Rien ne permettait de penser qu'il allait perdurer. En effet, Atlantys était un des tout derniers quartiers à avoir gardé le caractère héréditaire de la régence. Il paraissait de bon ton de passer à une élection démocratique. Cela impliquait théoriquement que tout le monde pouvait se présenter. En pratique, c'était un peu différent car jusqu'à présent, personne n'avait vraiment pensé devenir un jour le leader du Quartier. La vie n'était pas forcément facile sur la Rive Gauche, mais il n'y avait pas de précarité, car il n'y avait pas de chômage. Tout le monde avait du travail dans ce coin reculé du pays qui avait toujours réussi à équilibrer l'offre et la demande. De nouveaux arrivants, on construisait. Un exode, on adaptait la production, on recyclait, on transformait. L'économie d'Atlantys était pérenne depuis des siècles. De plus, une grande partie des habitants étaient des artisans, transmettant leur savoir-faire à leurs enfants. Le tertiaire absorbait les autres. Donc, dans l'absolu, ils ne tenaient pas forcément à changer de Gérant, puisque jusque là, cela se passait relativement bien. Mais il y avait un point en particulier qui intéressait les habitants d'Atlantys. L'université. Cette inégalité d'accès, aujourd'hui, n'était plus acceptable. Cela ne dérangeait personne du temps où tout tenait de l'artisanat ; seulement, avec l'évolution de la société et des technologies, les études supérieures devenaient de plus en plus indispensables. Ainsi, dans les derniers journaux, on ne parlait plus que de ça. Qui se lancerait dans ce projet titanesque ? L'université la plus proche affichait complet depuis 3 ans. Certains malchanceux, pour pouvoir faire des études supérieures avaient du aller jusqu'à l'université de Zarbville, en plein désert. Beaucoup, découragés, avaient préféré faire une année sabbatique, et certains parmi eux avaient finalement abandonné l'idée. Il y avait donc beaucoup de questions en suspend dont les plus récurrentes : comment aider les familles à financer les études? Où allait-on mettre ces nouveaux étudiants ? Et surtout, qui allait s'y coller ? Telles étaient les interrogations des derniers jours.
- « Eh ben c'est bien silencieux ici ! »
Léonor sursauta.




Anaïs venait de rentrer du travail.
- « Mais Léonor... Tu t'es habillée ? Bon, d'accord, ça manque un peu de couleur, mais... C'est un bon début ! » S'exclama-t-elle amusée.
L'intéressée regarda sa tenue. Effectivement, elle avait troqué ses vieux joggings contre un skinny noir et un top de la même couleur. Sans s'en rendre compte !
- « Et vous les filles ? Je vous trouve bien sages, toutes les deux, sur le canapé et la télé éteinte... ? »
En effet, depuis qu'elles étaient rentrées, les deux amies ne s'étaient quasiment pas adressé la parole. La petite blonde s'était timidement présentée comme s'appelant Véronica...

Tiens... Véronica comment d'ailleurs ?

L'arrivée des deux adolescentes tombait pile au moment où Léonor entamait un élément important dans le journal et elle n'avait pas été très attentive à ce qui lui avait été dit.
Les yeux fatigués, elle se dit que puisqu' Anaïs était rentrée, elle allait certainement avoir besoin de son aide. Elle plia alors le journal, le posa sur la table basse... Et se sentit épiée. Elle tourna la tête vers les deux adolescentes qui regardèrent instantanément ailleurs.



Lorsqu'elle se leva, ce fut imperceptible, mais elle les sentit se raidir. Elle les regarda de nouveau, mais rien ne se produisit.

C'est vraiment bizarre ou je deviens parano ?



Au moment où elle passa derrière le canapé situé en face de la cheminée, un « NAN MAIS C'EST BON MAINTENANT ! » lui fit faire un bon de trois mètres au-dessus du sol.
- « Véronica. Ca fait une heure qu'on est plantées là. Je vais pas y passer mon après-midi. Alors vas-y. Demande-lui.
- « Nan mais c'est bon... J'ai changé d'avis, répondit l'agressée. »
Alice se tourna alors vers la jeune femme qui tentait de se remettre de sa surprise :
- « Léonor. Mon amie Véronica a une demande à te faire. Est-ce-que ça t'ennuie de l'écouter ? »
La Véronica en question avait l'air dans ses petits souliers.
- « Nan, dites-moi.
- « C'est que.. c'est un peu long... »



Léonor voulut demander à Anaïs si elle avait deux minutes, mais son amie était déjà dehors en train de s'occuper du jardin.

En même temps, c'est pas comme si je savais jardiner...

Elle haussa les épaules et prit place en face de la blondinette, qui lui rappelait vaguement quelqu'un.
- « Je t'écoute, dit-elle chaleureusement.
- « Je ne veux vraiment pas vous embêter...
- « Mais non Véronica. Dis-moi ce qui te tracasse. »



L'adolescente parut hésiter. Après un dernier coup d’œil à son amie, qui la poussa à se lancer, elle annonça :
- « Je voulais savoir si vous pouviez retrouver mon père. »
Léonor du avoir mal caché sa surprise car la jeune fille ajouta aussitôt :
- « J'ai de quoi payer !
- « Ce n'est pas ça... Enfin, ce n'est pas QUE ça... Je... Bon, question bête : as-tu demandé à ta mère, et si oui, que t'a-t-elle répondu ?
- « Elle m'a dit qu'il était parti avant ma naissance.
- « Où ça ?
- « Loin, et qu'elle avait perdu contact.
- « C'est sûr que c'est un peu vague. Mais tu sais, Véronica... Je ne peux rien faire sans l'accord de ta mère...
- « Pourquoi ?
- « Parce-que tu es mineure.
- « Eh bien non. J'ai 18 ans.
- « Depuis hier, compléta Alice.
- « Ah... Très bien... Sauf que... Je suis désolée, mais je n'exerce plus.
- « Pour l'instant, intervint Alice. Mais j'imagine que quand tu seras complètement guérie, tu vas retravailler ?
- « Peut-être, mais ce n'est pas au programme pour le moment. »
Puis se tournant vers Véronica, qui avait l'air au trente-sixième dessous :
- « Je suis désolée. Mais vraiment, je suis dans l'incapacité de reprendre mon travail actuellement. 
- « Est-ce-que... Est-ce-que vous auriez des conseils à me donner ? Pour mes recherches ?
- « Ta mère t'a-t-elle donné son nom ?"




- « Oui... Mais je crois qu'elle m'en a donné un faux.
- « Pourquoi ça ?
- « Ben le nom de mon père, ce serait Dupont... »
Léonor haussa les sourcils :
- « Ce n'est pas forcément un mensonge, mais clairement, ça ne facilite pas la chose... La dernière adresse connue ?
- « Simcity... »

D'accord...

- « Une aiguille dans une meule de paille !
- « Dans une botte de foin, corrigea Alice.
- « T'es sûre ? »
Son amie opina du chef.
Définitivement, cette gamine lui disait quelque chose.
- « Enfin bref. Et apparemment elle ne connaissait pas sa famille. »

Hum... C'est quand même vachement vague. Et pour le coup bien pratique pour la maman de Véronica qui semble peu encline à lui dévoiler ses origines paternelles.

- « Comment en parle ta mère ? Elle prend son temps quand elle te parle de lui ou élude rapidement tes questions ? 
- « Euh... En fait, plus le temps passe, plus elle va vite. Quand j'étais petite, au moment de m'endormir, elle me chantait une chanson qu'elle avait appelée « la chanson de papa ». Elle me disait ce qu'il aimait, ce qu'il m'aurait dit, ce qu'il a dit en partant... Ça avait l'air d'être un type bien mon papa ! Et puis plus le temps passe, et plus j'ai l'impression qu'elle le transforme en quelqu'un de mauvais...
- « Tu te souviens de quelques détails ?
- « J'essaie ! Mais c'est un peu flou ! Euh... Qu'est-ce-qu'elle m'avait dit déjà ? Euh... J'ai ni les cheveux de ma mère, ni ceux de mon père, mais ceux de mon grand-père paternel.
- « Mais je croyais qu'elle ne connaissait pas sa famille... »
Véronica la regarda un instant, comme figée :
- « Très juste, finit-elle par dire. Encore un truc louche ! S'exclama-t-elle. »



- « Mais si elle me ment... Je vais jamais le retrouver...
- « Elle a peut-être une bonne raison... Tu sais, je pense que si elle avait eu le choix, vous seriez tous réunis aujourd'hui. Peut-être qu'il se trouve dans une position où ce serait délicat que l'on sache qu'il ait une fille... Ou peut-être qu'il s'est mal comporté, et que ta maman te protège...
- « Mais pourquoi elle ne me le dit pas ?!
- « Parce-qu'elle a peur d'être dépassée par tes questions. Parce-que cela lui fait mal. Parce-qu'elle t'a menti et qu'elle ne sait plus comment s'en dépêtrer. Il y a beaucoup de possibilités. Mais n'oublie pas que ton père n'a pas laissé que toi derrière lui. »
Le visage de la jeune fille se ferma instantanément. Elle venait de comprendre qu'aucune aide ne viendrait de Léonor, qui avait en plus le culot de prendre le parti de sa mère.
- « Ma mère n'a pas su le retenir, dit-elle sèchement. Moi, j'ai même pas eu l'occasion d'essayer. Mais vous n'avez pas l'air de comprendre. »
Sur ces mots, elle se leva et dit à l'attention d'Alice une fois devant la porte :
- « Tu viens chez moi regarder le match ?
- « Encore ?! S'exclama cette dernière. Mais y'en a combien par mois ! Vous êtes pénibles toutes avec ça. J'ai du travail. Et puis faut que t'ailles aux Chrysantèmes, t'as promis à ta mère de l'aider ce soir.
- « Ohhhh.... J'avais déjà oublié, se désola-t-elle en levant les yeux au ciel. Un vrai merlan frit!
- « Poisson rouge, corrigea de nouveau Alice. »
Véronica haussa les épaules, tourna la poignée et disparut derrière la porte.




C'était donc bien ça. Elle se souvenait maintenant d'où elle tenait cette impression de « déjà vu ».

Evidemment, fallait que ça tombe sur elle... Pensa Léonor en levant à son tour les yeux au ciel et en s'affalant sur le canapé.

J'vois pas pourquoi je m'en mêlerais après tout.



Son sens du devoir fut néanmoins le plus fort. Orpheline, elle savait bien ce par quoi passait la jeune Véronica. Elle aussi avait eu ce besoin irrépressible de connaître ses origines. Malgré cela, tous ses efforts s'étaient révélés vains, et la déception, quand elle avait compris qu'elle ne saurait jamais rien, l'avait terrassée. Jusqu'à récemment, elle pensait s'en être bien sortie. Mais sa discussion avec Fani lui avait prouvé le contraire : très certainement, sa difficile relation mère-enfant avec Louis trouvait sa source dans ce manque abyssal. Élevée par des inconnus, elle avait été seule toute sa vie, n'ayant jamais eu l'impression d'appartenir à un foyer. On lui avait bien dit pourtant, qu'il fallait qu'elle fasse des efforts quand des adoptants potentiels visitaient l'orphelinat. Il lui aurait fallu sourire, rire, se tenir droite, dire merci. A 8 ans, elle était bien incapable de faire tout ça. C'était une enfant triste, solitaire, qui ne supportait pas faire semblant. Et puis dire merci à quoi, d'abord ? Au final, on lui avait trouvé une famille d'accueil qui n'était pas non plus parvenue à la faire sortir de sa coquille. Elle restait donc dans son coin, à observer un entourage dont la gestuelle n'eut rapidement plus de secret pour elle. Et puis, de plus en plus fréquemment, elle remarquait des tics inhabituels, qui plus tard se mirent à correspondre avec des incohérences dans les récits. A 10 ans, elle repérait les menteurs à des kilomètres. Voilà ce qui était facile pour elle, presque inné. Alors que rentrer à l'heure, s'occuper d'un enfant, d'une maison, le sens même du mot « famille »... Force était de constater que ces notions l'étaient beaucoup moins. C'est pourquoi, s'il y avait une chance pour que l'adolescente ne tombe pas dans la spirale du rejet des autres, eh bien Léonor était prête à la saisir.



Même si cela l'amenait à se confronter à Véra Harflaural.






11 commentaires:

  1. J'aime beaucoup et j'espère que cette demande va lui mettre un bon coup de pieds aux fesses qui va enfin lui permettre d'avancer de nouveau

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  2. maiiiis, tu peux pas nous laisser comme ça ... :'(

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  3. Une petite mise à jour mais qui relance la machine ! Véroniva est-elle la clé pour comprendre tout ce qui a pu se passer à Atlantys depuis tout ce temps ?
    Serait-elle la digne héritière du Quartier ... Reste plus qu'à attendre pour le savoir :) Je t'attends ici :p

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  4. Alors Vera, c'est bien la grognasse qui a essayé de se taper Ryan, on est d'accord ?
    Et Ryan, il a bien 30 ans maximum, on est toujours d'accord ???

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  5. Pythonroux : merci :-D Eh oui, espérons-le... ;-)

    Saku : si, mais pas longtemps ;-)

    Missing : t'auras pas à poireauter longtemps, je te rassure ;-)

    Noog : oui, et oui. Il a à peine plus de 25 ans. ;-)

    Merci merci merci merci d'être passés!!!!

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  6. Ca va alors, parce que mon cerveau dérangé imaginait déjà que Valentina était la fille cachée de Ryan, mais c'est impossible. Ou alors Ryan était vraiment très très précoce...
    Du coup 2e hypothèse : Valentina est la demi-soeur cachée de Léo, et Véra est sa belle-mère par alliance. Voilààààààà ! :p

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  7. MDR Flûte! Je suis démasquée !

    Sinon, C'est ni Véroniva, ni Valentina lol C'est Veronica! XD

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    1. Ah crotte ! Dès que y'a plus de 2 syllabes, chuis foutue :p

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  8. Moi c'est juste une faute de frappe ! On va l'appeler Vero pour faire court !

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  9. Décidément, dans le genre "je sors un lapin de mon chapeau", tu n'es pas mal non plus ! :P ça repart sur les chapeaux de roues !
    C'est bizarre, mais quand j'ai vu la petite Véro, j'ai immédiatement pensé à Plènozas (les rois des blonds), mais si elle a la couleur de cheveux de son grand-père... Au fait, il avait les cheveux de quelle couleur, Nyls d'Atlantys ? :P

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