18.


- « Ah vous voilà enfin..., déclara la femme d'âge mur qui se trouvait devant elle. »
La concernée recula d'un pas, comme percutée par ce visage inattendu. Son interlocutrice prit cela comme une invitation et franchit le seuil, suivie par sa jeune collègue. Léonor referma la porte derrière elles, et laissa traîner sa main quelques secondes sur la poignée avant de faire face aux nouvelles venues.



Les mains sur les hanches, Kathrin Forshire avait visiblement envie d'en découdre. La jeune femme bascula alors la tête en arrière tout en poussant un petit soupir et s'apprêta à recevoir le sermon du siècle.
- « Vous pouvez m'expliquer Angès ?
- « Vous expliquez quoi ? Demanda la jeune femme d'un air désabusé. Je ne sais même pas ce que vous faites là.
- « Vous n'êtes pas au courant ? Vous ne savez pas que Mme d'Atlantys s'est plainte à l'agence ? »
La jeune femme leva un sourcil.
- « A quel sujet ?
- « Elle a dit que vous étiez tombée sous la coupe des suspects. Il paraîtrait qu'une des familles aurait donné un emploi à votre mari. Est-ce-exact ? »
L'interrogée garda le silence. Cela faisait tellement longtemps qu'elle était là et l'ambiance était telle qu'elle n'avait même pas réalisé que cela aurait pu ressembler à un échange de services. Elle ferma alors les yeux et soupira une nouvelle fois.



- « Nan mais dites-moi que je rêve !! » 
Kathrin avait levé les bras et les yeux au ciel.
Léonor ne répondit toujours pas.
- « Mais enfin qu'est-ce-qui vous est passé par la tête !! Vous vous rendez compte de la gravité de ce que vous avez fait ?
- « Maintenant, oui...
- « Mais... »
Kathrin ne savait plus quoi dire. Interloquée, elle marqua une pause avant de reprendre :
- « Et moi qui croyais qu'elle débloquait... C'est le patron qui a insisté pour qu'on vienne alors que je lui avais dit de vous passer un coup de fil... Mais enfin Angès, ca va pas la tête ? »






Que pouvait-elle bien répondre ? Alors qu'elle cherchait sans conviction ce qu'elle pourrait dire pour sa défense, son regard tomba sur une peluche de Louis, certainement oubliée dans la hâte.
- « Mais enfin que vous arrive-t-il ? » Demanda son interlocutrice qui venait d'apercevoir des larmes aux coins de ses yeux. 




Léonor fut incapable d'émettre un son. La gorge nouée, elle se contenta de se diriger vers l'ourson et le prit dans ses bras. Elle l'amena à son visage en en huma le tissu. Il sentait le bébé. Son bébé. Son bébé qui n'était plus là, qu'elle avait fait fuir avec l'homme de sa vie. Fébrile, elle tourna le dos à sa collègue stupéfaite et monta les escaliers pour rejoindre sa chambre.



A peine fut-elle assise sur le lit que quelqu'un frappa à la porte.
- « C'est Mia. Je peux entrer ? »
La jeune femme ne répondit pas. Mia brava alors son silence et vint s'installer devant elle.




Une fois à sa hauteur, elle s'agenouilla et chercha le regard de Léonor.
- « Léo, commença-t-elle doucement. Léo... Que s'est-il passé ? »
Puis devant le mutisme de la jeune femme, elle continua :
- « Léo... J'ai vu la chambre... J'imagine que c'est celle de Louis ? Que s'est-il passé ? Il va bien ? »
Léonor hocha doucement la tête.
- « Et Ryan ? Où est Ryan ? »
Cette question provoqua les sanglots de la jeune femme.
- « Eh eh... Doucement, dit-elle en lui attrapant les mains. Où est-il ? Est-ce-qu'il est blessé ? »
Léonor fit non de la tête avant de répondre, la voix saccadée :
- « Il est parti... »
Mia s'assit alors à coté d'elle et la prit dans ses bras pour la bercer. Au bout d'environ un quart d'heure, Léonor se calma, et son amie en profita pour lui demander :
- « Tu veux en parler ?
- « Non..
- « D'accord... Est-ce-qu'on peut parler de l'affaire ? »
La jeune femme poussa un soupir agacé en reniflant.
- « Je sais Léo, je sais. Mais tu n'as pas besoin de perdre ton travail maintenant. Alors il va falloir faire un effort d'accord ? »
Pour toute réponse, elle haussa les épaules et détourna le regard.

- « C'est sérieux, ce qu'il se passe Léonor. Et puis tu vaux mieux que ça, on dirait une enfant ! Alors voilà ce qu'on va faire : tu vas prendre une bonne douche, prendre le temps qu'il faut dans la salle de bain, mais une fois sortie, il faut que tu sois prête à tout nous raconter. C'est d'accord ? Allez... »
Mia se leva et entraîna sa collègue avec elle. Une fois debout, elle écarta des mèches qui collaient au visage mouillé de Léonor. Cette dernière esquissa un faible sourire et dit :
- « Je suis désolée... C'est vraiment une mauvaise période... »
- « Ca arrive.
- « Quand termines-tu ta formation ?
- « C'est pour Septembre.
- « Tu as choisi ton unité ?
- « Pas encore. Mais j'avoue que j'ai une petite préférence pour la verte. Comme mon modèle...finit-elle en un sourire chaleureux.
- « Mia, tu as beaucoup mûri ces derniers mois. Ne vois-tu pas que je ne suis pas à la hauteur ? »



Mia eu alors un geste inattendu : elle prit son aînée dans les bras et la serra fort.
- « C'est grâce à toi que je suis là. Je t'ai suivie parce-que je t'admire. Ça veut pas dire que je te crois surhumaine..." Puis, en desserrant son étreinte : « Tu as juste besoin d'un peu d'aide en ce moment. »



La douche ne lui procura pas le bien-être escompté. Au contraire, l'air chaud et l'espace confiné de la cabine lui donnèrent rapidement le tournis. Étourdie, elle se contenta d'un brin de toilette et sorti aussitôt celle-ci finie.



Emmitouflée dans son peignoir, ça n'allait pas mieux. Elle était en train de faire une crise d'angoisse comme celle qu'elle avait fait à Simcity, quand elle avait senti pour la première fois que Ryan était à deux doigts de la quitter. A cette pensée, elle se prit à pleurer, une nouvelle fois.



Le souffle court, elle tenta de se reprendre. Mais ses yeux brûlés par les larmes ne voulaient rien savoir. Elle était en train de vivre son pire cauchemar : décevoir Ryan, le voir s'en aller avec Louis, et perdre son travail. Orpheline, elle n'avait jamais su comment se comporter au sein d'une famille. Mais une fois que Ryan et elle en avait formé une, même si elle était imparfaite, elle s'était raccrochée à ce noyau et avait fait le souhait secret de ne plus jamais se retrouver seule. Et elle avait échoué. Elle n'avait pas su le garder.

Mais comment je vais faire maintenant ?

Sur cette interrogation, elle s'assit sur le rebord de la baignoire, où elle trouva ses vêtements. Après quelques minutes d'absence, elle les enfila machinalement. Les yeux secs, elle se dit qu'elle pouvait sortir.



Arrivée à la hauteur de sa supérieure, cette dernière lui dit avec une moue sévère :
- « Ah non, hein... Vous ne sortirez de la salle de bain que lorsque vous aurez une meilleure tête. Allez vous apprêter mieux que ça. Votre air de chien battu va finir par m'énerver... »
Docile, Léonor retourna sur ses pas.




Machinalement, elle tenta de s'arranger un peu, et essaya même de sourire. Mais le résultat fut si effrayant qu'elle se promit de ne plus recommencer.



Elle posa alors ses deux mains sur les rebords du lavabo.

Bon... Va falloir se bouger un peu... Tu peux pas te lamenter comme ça pendant dix ans... Arrête de penser à Ryan deux minutes et concentre-toi sur ce qui est urgent : la section rouge dans ton salon. Alors tu vas lui dire que tu as réussi ce que personne n'avait réussi à faire jusqu'à maintenant, trouver de vrais suspects. Ça, c'est pas les mollassons Vasseur qui peuvent en dire autant. Vasseur... Alors eux...



Prise d'un accès de rage, elle sortit comme une furie de la salle de bain et descendit les marches 4 à 4 sous le regard ébahit de ses deux collègues. Alors que la porte du garage s'ouvrait et qu'elle bouclait sa ceinture, Kathrin déboula à son tour et posa les mains sur le capot.
- "Angès !! Angès sortez tout de suite de la voiture !"
Pour toute réponse, Léonor verrouilla les portes du véhicule tout en regardant sa supérieure droit dans les yeux.
- "ANGES !!"
Kathrin se précipita alors vers l'arrière de la berline dans le but d'en empêcher la sortie, mais Léonor appuya sur l'accélérateur et partit en marche arrière. La jeune femme manœuvra alors rapidement et se dirigea pied au plancher vers le Manoir De Musa.



Arrivée à destination, elle freina si sec que ses pneus crissèrent et laissèrent de la gomme sur l'asphalte.
- « Germain! Hurla-t-elle en guise de sonnette. GERMAIN! »
Sur le seuil, elle ne prit pas le temps d'être accueillie. Elle saisit la poignée et passa la porte d'entrée.

Évidemment, les portes sont forcément ouvertes au pays des bisounours.



A l'intérieur, elle tomba nez à nez avec le chef de la police.
- « Ah ! Vous voilà ! Cria-t-elle de plus belle.
- « Mais enfin Léonor, vous êtes chez moi, où voulez-vous que je sois ?
- « Au travail par exemple ?! En train de chercher qui a refroidi l'héritier ? A moins que vous vous en foutiez comme de votre premier chapeau ridicule ?
- « Mais enfin, nous sommes dimanche ! Et puis je ne vous permets  pas de...
- « Ah, bah ça m'aurait étonné, tiens ! Alors ça y'est c'est dimanche, alors Nyls, il attendra lundi. Encore faut-il que vous sachiez que dimanche ne dure qu'un jour hein, pas 6 mois !
- « Mais enfin, qu'est-ce qu'il vous prend tout à coup ? »



- « Il me prend que J'AI trouvé qui avait fait le coup. Et qu'ils étaient sous votre nez depuis le début, et que comme pour vous c'est tous les jours dimanche ou jour férié, eh ben vous n'avez rien vu ! Vous n'êtes qu'un incapable qui a été catapulté à son poste grâce à Papa ! Tiens, il est où celui-là d'ailleurs, j'ai deux mots à lui dire...
- « Baissez d'un ton je vous prie, vous allez ameuter tout le monde! »
- « Victorien ! Hurla-t-elle de plus belle. VICTORIEN ! »
Sans réponse, elle bouscula Germain et ouvrit la première porte qu'elle rencontra, à la recherche de l’aîné.




Cette première tentative fut la bonne. Sans s'étonner de la posture du vieillard, elle l'accusa à son tour.
- « Et vous là, ils sont où vos petits copains quand on en a besoin ? Vous n'avez pas entendu ce qu'a dit Plènozas ? Ça ne vous a pas été servi sur un plateau ? Vous attendez quoi pour agir ? A moins que la police secrète d'Atlantys ne soit que dans votre tête ? Ah tiens, on vous entend plus ? Vous avez pris de vrais cachets ? C'est bien ma veine ! »



- « Vous allez faire peur aux enfants, fit-il calmement en lui faisant un signe pour qu'elle se retourne »



En effet, les deux adolescentes avaient accouru et questionnaient leur père. Ce dernier pénétra à son tour dans la pièce et ordonna à Léonor de se calmer. La panique des deux filles fit redescendre sa colère d'un cran. Elle tourna alors furieusement les talons et sorti du manoir comme elle était venue.



Quand Germain interrogea son père du regard, celui-ci répondit :
- « Ah ne me regarde pas, j'ai jamais rien compris aux filles ! »
Il le toisa d'abord d'un œil suspicieux, puis secoua la tête d'un air las.



Léonor fit demi-tour sur la centrale et prit deux fois à gauche pour prendre la route du Domaine des Rivières. 



Elle s'arrêta au bout de quelques mètres, gara sa voiture sur l'allée et se dirigea au pas de course vers la porte d'entrée du Manoir Plènozas.



A peine eut-elle saluée Prys qu'elle posa la question :
- « Où est-il ?
- « Edouard ? Il est parti ce matin en déplacement... une urgence à ce qu'il paraît...
- « Il a dit où ?
- « A Sim City.
- « Vous avez une adresse ?
- « Euh oui, j'ai l'adresse de son hotel... Mais pourquoi ? Il y a du nouveau ?
- « J'ai surpris une conversation entre lui et Karine d'Atlantys. Ils parlaient du fait qu'ils s'étaient débarrassés de Nyls... »



Léonor regretta instantanément ses paroles. Dans sa détresse, elle agissait sans réfléchir et ne prenait pas en compte celle des autres. Très clairement, Prys n'y était pour rien dans ce qu'il lui arrivait, alors lui envoyer la vérité en pleine face de la sorte, dans toute sa brutalité, la fit se sentir honteuse.
- « Alors l'adresse ne vous servira à rien, finit-elle par dire.
- « Pourquoi ?
- « Parce-qu'il sait que vous savez. C'était ça l'urgence. » Elle émit un petit rire désabusé. « Et dire que j'espérais encore me tromper à son sujet... Et maintenant, il est loin...
- « Une idée sur l'endroit où il a pu aller ?
- « Non. Vous imaginez bien que je suis la dernière à qui il aurait confié quelque chose... »
La femme qu'elle avait devant elle se décomposait chaque minute un peu plus. Elle devait certainement imaginer le moment où elle devrait dire à sa fille que son père était un meurtrier, à sa famille que son propre mari avait tué un de leur membre, et expliquer à tout Atlantys pourquoi ils n'avaient plus de souverain. Tout cela à cause d'un homme qui ne serait même pas puni. A cette pensée insoutenable, Léonor dit d'un air grave en lui attrapant les bras :
- « Prys... Prys, regardez-moi. » Puis : « Je vais le retrouver. Je vous promets que je vais le retrouver, même si ça doit me prendre 10 ans. »



La jeune femme n'attendit pas de lueur d'espoir, car elle savait que le mal était fait. Elle prit donc congé et se retourna une dernière fois avant d'aller honorer sa promesse. Elle eut l'impression de se voir. Anéantie, et seule. A l'exception près que Prys n'avait pas mérité ce qu'il lui arrivait. Elle avait été la victime d'un système archaïque qui avait mis dans son lit un homme dont elle ignorait tout et qu'elle avait fini par détester chaque jour un peu plus. Et comme si souffrir en silence ne suffisait pas, il avait fallu que le destin la force à afficher sa détresse en rendant responsable son époux d'un crime impardonnable. Léonor se sentit titillée par un sentiment désagréable : celui de l'injustice. Alors qu'elle-même souffre, soit. Elle avait simplement récolté la tempête d'un vent qu'elle avait semé pendant plusieurs années. Mais que cette femme, qui n'avait rien demandé, qui avait accepté les contraintes imposées sans rechigner par respect pour sa famille, subisse une telle torture...




C'était tout simplement insupportable.

8 commentaires:

  1. Eh ben il était temps que ça se remue, là-dedans ! Mais que Léonor fasse attention, la précipitation est mauvaise conseillère ! Enfin maintenant qu'elle est partie à toute verzingue, je crains un faux pas de la section rouge...

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  2. Et ben. Une vraie furie cette Leonor quand elle est en colère. Ou anéantie. Je sais pas trop.
    Mais on s'approche du dénouement on dirait.
    En tout cas, y en a une qui va avoir des problèmes avec sa hiérarchie !

    Sinon, si Leonor met dix ans a attraper le coupable,je veux bien lire encore 10 ans d'Atlantys si il le faut. ;)

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  3. Nan mais elle a carrément pété les plombs tu veux dire... ^^

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  4. Missing : idem qu'au dessus.

    Et c'est sûr qu'avec la section rouge sur le dos c'était pas le moment mais bon... Léonor a un peu le sang chaud dira-t-on, et ça lui joue des tours...

    Ah bah ça tombe bien. *sifflote*

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  5. Ah ben enfin un peu d'action ! Mais dis moi, elle est vraiment douée dans son job Léonor ? Parce que franchement, dire à Kerine qu'elle sait qu'elle et Edouard sont coupables sans se douter qu'ils vont se barrer, et ne pas se douter que le fait que son mec bosse tout d'un coup pour des suspects allait créer des conflits d'intérêt, c'est pas super pro ! On passe sur la manière dont elle annonce ça à Prys alors qu'elle peut aussi être dans le coup avec son mari... Moi je vote qu'une fois qu'elle a terminé son enquête elle démissionne pour se consacrer à ce qu'il reste de sa famille :p

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  6. Léonor est jeune dans son métier, cela va sans dire. Et il se trouve qu'elle est dans une période charnière de sa vie personnelle dont le schéma s'approchait de son point de rupture.

    En clair, à ce moment là de sa vie, y'a rien qui va et forcément, tout part de travers...

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  7. Ben quand elle pète un plomb, elle le pète pas à moitié la Léonor... c'est tout le monde qui prend.... ;)

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